L a célébration que nous faisons aujourd’hui de Saint Eloi a, quand on y réfléchit, quelque chose d’un peu étrange. Que ce personnage qui a vécu au 7ème siècle représente encore quelque chose dans le monde contemporain est, en soi, un phénomène tout à fait remarquable. En effet sur le plan historique, Saint Eloi, à certain point de vue, fait partie d’un groupe de personnages relativement bien connus, dont on sait l’importance qu’ils ont eu dans l’histoire du haut Moyen-âge ; il s’agit d’hommes qui ont souvent, comme lui-même, accompli d’abord une carrière civile au service de l’un ou l’autre des souverains qui ont régné pendant la période mérovingienne, tantôt sur la totalité du « regnum Francorum » plus vaste d’ailleurs que la France actuelle, tantôt sur une partie seulement de cet ensemble dont Clovis et ses successeurs avait réalisé l’unification ; puis selon une pratique qui peut nous surprendre mais qui à cette époque n’avait rien de choquant, ils ont été pourvus d’une charge épiscopale. Certains d’entre eux sont encore présents dans les livres d’histoire, même quelquefois dans la mémoire des villes où ils ont exercé leur ministère. Le biographe de Saint Eloi, son ami Saint Ouen, est un exemple typique : il devint archevêque de Rouen et une église de la ville porte son nom ; il fut aussi un des personnages importants de l’époque mérovingienne. Mais à notre époque, son audience et sa réputation ne dépassent guère les environs immédiats de la capitale de la Normandie.

Autre exemple moins éloigné géographiquement : (594-654), Saint Didier de Cahors a été lui aussi un des grands évêques de la  période mérovingienne ; mais seuls peut-être les archéologues conservent sa mémoire à cause de certaines constructions qu’il avait réalisées et qui présentaient  des particularités un peu exceptionnelles.  Et l’on pourrait citer des Saints comme Saint Césaire d’Arles que connaissent encore les théologiens ou les spécialistes de la plus ancienne littérature chrétienne, et les historiens d’art à cause de la boucle de ceinture qui est traditionnellement considérée comme lui ayant appartenu. Même le grand Saint Germain d’Auxerre dont le rôle historique fut considérable n’a pas conservé une véritable popularité. Pour ne pas parler par exemple d’un honorable contemporain de Saint Eloi, son collègue à l’évêché de Soissons, Saint Drosius dont le rôle fut loin d’être négligeable et qui aujourd’hui n’est plus guère cité que parce que le sarcophage qui a contenu, un temps, son corps est une des œuvres importantes de l’histoire de la sculpture française.

Pourquoi Saint Eloi, au contraire continue-t-il, non seulement à être connu (tout le monde connaît son nom) mais aussi à inspirer un certain nombre d’institutions et à symboliser un certain état d’esprit. Je mets à part, bien entendu, la popularité un peu suspecte que lui assure la célèbre chanson populaire ; elle est bien davantage la conséquence d’une célébrité préexistante qu’elle n’en est véritablement l’origine. Un phénomène important a certainement joué un rôle décisif dans l’intérêt qu’on a continué à porter à Saint Eloi : parmi tous ces évêques mérovingiens dont j’ai cité quelques noms (mais j’aurais pu considérablement allonger la liste), il est un de ceux dont la vie est la plus intéressante et à certains points de vue la plus fiable ; non que le merveilleux en soit absent ; il est au contraire bien présent dans les nombreux miracles de ce récit et à ce titre-là, cette vie, surtout dans ses versions les plus tardives, a toujours beaucoup intéressé les spécialistes du folklore. Mais ce texte qui a aussi une valeur d’édification dans le meilleur sens du terme (c’est-à-dire que certains des faits qu’on y relate sont considérés comme des modèles à suivre pour atteindre la perfection chrétienne) est également extrêmement riche en détails historiques très véridiques ; de nombreux passages  dressent un tableau assez vivant, assez coloré de ce qu’était la vie de la Gaule (on peut déjà dire la vie de la France) à la fin du 6ème et au début du 7ème siècle et le tableau qu’elle en donne est un peu différent de ce que nous aurions tendance à imaginer. En effet, même dans les ouvrages historiques tout à fait honorables, l’histoire de France commence par une grande page blanche, ou plutôt une grande page noire : de la fin de l’empire Romain jusqu’à une date  qui se situe parfois vers le IXème, plus souvent au XIème siècle (c’est-à-dire soit jusqu’à Charlemagne, soit jusqu’aux premiers Capétiens), il n’est question que de « siècles obscurs », de « périodes barbares », de la « nuit du Haut Moyen Age »,violent et difficile à connaître, entièrement placée sous le signe d’une certaine forme de régression tant au point de vue de la civilisation qu’au point de vue de l’histoire sociale et politique. Or cette période a été extrêmement  longue puisque sa durée est de cinq ou six siècles. Une analyse un peu plus fine des documents, relativement rares mais qui sont suffisamment nombreux pour remplir plusieurs volumes du recueil des Historiens des gaules et de la France ou des Monumenta Germaniae historica, nous montrent en fait une société plus diversifiée qu’on ne le croyait, une histoire beaucoup moins immobile qu’on ne pourrait le soupçonner. La vie de Saint Eloi est un des documents qui nous permettent de constater, entre autres, que la vie de la France mérovingienne du 7ème siècle n’était pas la même que celle de la période antérieure des 5ème et 6ème  siècles (qui est encore marquée par les invasions barbares proprement dites), mais qu’elle diffère tout autant de ce que l’on sait du siècle suivant, c’est-à-dire du début de la période carolingienne. Deux petits exemples, anecdotiques je le reconnais, peuvent illustrer cette spécificité de la Vie de Saint Eloi. L’un très connu, parce qu’il est pittoresque, concerne le fameux chameau dont Saint Eloi a permis miraculeusement  à un serviteur de retrouver la courroie égarée, lui évitant ainsi une punition. On a pu s’étonner de la présence, en France, sans doute vers 640-50, de cet animal souvent considéré comme exotique.  Les historiens ont montré qu’au VIIème siècle, on utilisait encore les chameaux en Gaule mais qu’au VIIIème siècle, ceux-ci disparaissaient et qu’il n’était plus question de ces animaux. Cette petite anecdote illustre un phénomène général de l’histoire : jusqu’au début du VIIIème siècle, la Gaule a gardé des contacts avec ce que l’on peut appeler de façon générique l’Orient, c’est-à-dire soit le bassin oriental de la Méditerranée, soit ses prolongements vers l’Afrique du Nord ; l’Espagne était un endroit que traversaient des caravanes commerciales, ce qui explique la présence de chameaux en France. Au contraire avec le VIIIème siècle, les invasions musulmanes, l’installation des Arabes en Espagne, la clôture de la Méditerranée au commerce en raison de l’insécurité due aux luttes entre Byzantins et Musulmans, entraînent des bouleversements tant au point de vue politique qu’au point de vue économique.

On pourrait relever dans la vie de Saint Eloi d’autres renseignements sur ce qu’était la vie concrète en Gaule au VIIème siècle.  Mais un autre récit très curieux nous montre aussi qu’à l’époque de Saint Eloi des pratiques des siècles antérieurs n’étaient plus comprises : l’invention des reliques de Saint Quentin qui va devenir l’un des patrons de Noyon est en effet racontée de façon assez précise : on fait la découverte d’une sépulture dans les environs de la ville ; Saint Eloi se rend sur place et acquiert la conviction qu’il s’agit de la sépulture d’un Saint et lorsqu’on dégage le corps, ou ce qu’il en reste, Saint Eloi aperçoit des grands clous de fer enfoncés à l’emplacement des épaules.  Il  a immédiatement une certitude : il s’agit d’un martyr. Il enlève alors les clous et les montre à la foule avec, dit-on, des larmes d’émotion à la vue de ce qui lui paraît l’instrument d’un supplice.  Les archéologues contemporains qui sont, par métiers, un peu sceptiques, se sont demandé si plutôt qu’un saint martyr, le corps découvert par Saint Eloi n’était pas celui d’un personnage dont le corps avait été « encloué », pratique magique attesté en plusieurs endroits dans le monde, mais qui fut pratiquée en Gaule au Vème siècle. Elle atteste évidemment une conception de la mort étrangère au christianisme et semble avoir été le résultat soit d’une régression des pratiques orthodoxes, soit de l’influence de groupes ethniques, encore païens ou très faiblement christianisés. Cet enclouement  a eu effet pour but d’empêcher les morts de venir troubler les vivants ; plus souvent, c’est le crâne qu’on encloue, mais parfois aussi le reste du corps. Ce qu’il y a de certain c’est que Saint Eloi, au VIIème siècle, vit dans un pays où le christianisme a progressé grâce à l’action des évêques, des missionnaires et des moines. Il semble tout ignorer de cette pratique magique et fait probablement un faux sens sur la signification de cette sépulture.

A travers la vie de Saint Eloi, nous saisissons donc des évolutions, des changements qui permettent de singulièrement nuancer la vision trop généralement admise d’un Haut Moyen Age monolithique et marqué du signe de la barbarie.

Mais c’est probablement dans un autre domaine que l’intérêt et les nombreux détails que nous fournit cette vie qui a été très lue durant le Moyen Age et les siècles suivants, fut-ce sous une forme un peu affadie ou trop embellie de légendes ont contribué à l’extraordinaire popularité du Saint et assuré la durée de sa réputation. En effet lorsque, à partir du XIIème siècle, les villes retrouvent toute leur importance, l’artisanat qui profite de cette prospérité retrouvée tente de s’organiser ; l’on ne peut pas encore parler à cette époque là de corporations, mais on pourrait, en usant d’un terme moderne mais neutre, évoquer les groupements socio-professionnels qui se forment alors et cherchent à se placer sous la protection d’un Saint.  Par rapport à la plupart des autres Saints inscrits à cette date dans les martyrologes, Saint Eloi possède un avantage considérable : il a eu une activité professionnelle. En effet, la Vie nous dit que  Saint Eloi était monétaire et l’on peut prouver, de façon à peu prés certaine, qu’il a réellement pratiqué l’orfèvrerie.

La légende, en jouant sur l’ambiguïté du terme latin « faber » l’a traduit en français par « fèvre » qui signifie aussi bien orfèvre que forgeron. Tous les métiers qui d’une manière ou d’une autre interviennent sur le métal, depuis les plus anciens (ces batteurs de monnaie ou ces orfèvres dont Saint Eloi fit certainement partie) jusqu’aux plus récents (et l’on nous a cité tout à l’heure les mécaniciens d’aviations) peuvent se réclamer de lui. Or dans la recherche des patronages, compte tenu de la « raison sociale » de la plupart des Saints qui sont souvent des ecclésiastiques (évêques, moines), il était quelquefois très difficile pour un métier de se rattacher à l’un d’entre eux. Les médecins et les pharmaciens avaient la chance de pouvoir se réclamer de Saint Côme et Saint Damien, les « anargyres », médecins des pauvres qu’ils soignaient gratuitement. La  profession des Saints Crépin et Crépinien, patrons des cordonniers, est peut-être légendaire. Et que penser des peintres qui réclamaient le patronage de Saint Luc qui s’était fait dans son évangile «le peintre de la Vierge » et auquel on attribuait abusivement quelques très anciennes icônes (et l’on connaît des tableaux qui représentent Saint Luc peignant la Vierge). Le patronage de Saint Joseph pour les charpentiers, curieusement, apparaît assez tardivement et il est vrai que Joseph était peut-être tailleur de pierres ; mais les bateliers, les cordiers et tous les métiers qui fabriquent ou utilisent des cordages se donnèrent comme Saint patron tantôt Saint Mânes, tantôt Saint Erasme tout simplement parce que ceux-ci d’après les actes de leur martyre ont subi un supplice, particulièrement horrible d’ailleurs, qui consistait à avoir les intestins roulés sur un cabestan ; quant à Sainte Barbe devenue la patronne des canonniers, artilleurs mais également des mineurs, elle doit ce patronage au fait que, dans ses représentations, elle était accompagnée d’une tour  (pour rappeler la prison où son père l’avait enfermée afin de la faire abjurer) ; la forme cylindrique de cet attribut l’avait tout simplement fait assimiler à un canon.

Evidemment tous les métiers qui se réclamaient de Saint Eloi avaient des arguments plus forts : Saint Eloi avait utilisé le marteau, travaillé le métal, actionné le soufflet… Dans la mesure où ce patronage au lieu de s’appuyer sur un jeu de mots, sur une assimilation abusive, voire même sur une erreur iconographique, se fondait sur une vie édifiante que l’on pouvait lire avec profit et intérêt, la personnalité du Saint lui-même pouvait exercer une réelle influence par la diversité de ses activités par le caractère extraordinairement polymorphe de sa charité, Saint Eloi pouvait être un modèle.  Les charitables, ces « charitons » qui se consacraient à la célébration des obsèques de leurs confrères et dans certaines régions, tout un village ou un canton, s’inspiraient de son action et ils pouvaient réclamer le patronage de Saint Eloi grâce à un passage très explicite de sa vie. On peut même  s’étonner que les confréries relativement nombreuses en Europe aux XVI, XVII, XVIIIème siècles qui s’occupaient du rachat des captifs dans les pays « barbares » n’aient pas aussi réclamé le patronage de Saint Eloi, étant donné que dans sa vie, son attention à l’égard des esclaves est souvent soulignée ; mais elles ont trouvé plus tard en Saint Jean de Matha qui avait agi très directement dans ce sens, un patron également tout à fait recommandable.

Dans une large mesure, c’est ce double aspect (patronage de métiers et vie particulièrement riches en « bons » exemples), qui explique la popularité et surtout le caractère très durable de la réputation de Saint Eloi.

Nous sommes ici à Chaptelat ; autant qu’on peut le savoir, le culte de Saint Eloi semble avoir subi dans son village natal certaines éclipses. Peut-être parce que l’on y trouvait ni confrérie de métier, ni « charité ». Le culte qui lui est rendu a certainement des sources anciennes. Mais périodiquement, lorsqu’il semble y avoir une renaissance de ce culte le premier soin de ceux qui veulent ranimer cette flamme semble être, très naturellement, de se tourner vers le diocèse où Saint Eloi fut évêque, celui de Noyon. On en a un témoignage au XVème siècle, lorsque l’église a été restaurée, sans doute en raison des dommages qu’elle avait subis pendant la guerre de Cent ans ; on fit alors appel à l’évêque de Noyon pour reconsacrer l’édifice en concélébration avec l’évêque de Limoges. Et peut-être, mais je suis amené à faire allusion à de traditions familiales, ce ne fut pas tout à fait par hasard si, au milieu du XIXème siècle le culte de Saint Eloi, avec l’arrivée d’une relique aujourd’hui dans l’église, fut remis en honneur par l’abbé Pierre Célestin ROUSSEAU (mon arrière grand-oncle). Celui-ci était originaire du Nord de la France ; non pas du diocèse de Noyon, mais de celui tout voisin de Cambrai. Lorsque à la suite de problèmes assez difficiles, qu’il faut sans doute mettre en liaison avec les débuts de la crise moderniste au sein de l’église de France, il fut envoyé dans cette paroisse, cet homme de foi très profonde et qui certainement était attentif à lire les signes de la providence, fut, je crois, sensible au fait que lui, homme du Nord, était envoyé en Limousin dans le village natal d’un Saint évêque qui avait fait le trajet inverse, du Limousin vers le Nord de la France. Et cette idée l’a sans doute conforté dans son projet de rappeler le souvenir de Saint Eloi et de renouer des liens avec le diocèse de Noyon. L’exemple de Saint Eloi a peut-être aussi nourri l’activité enseignante et sociale assez diversifiée qu’il a développée à la fin du XIXème siècle dans sa paroisse.