Le Mas Eloi, bâtiment du "bas". Photo AN pour MNA

Le Mas Eloi, bâtiment du « bas ».

Depuis le milieu du 18ème siècle, une question était souvent agitée : quel avenir pour les orphelins et enfants trouvés ?

La première société d’agriculture de Limoges s’était émue du sort de ces enfants, qui, d’après diverses statistiques médicales, confiés à l’hôpital mourraient en bas âge et n’arrivaient jamais à leur majorité, alors que confiés à la campagne, ils avaient une espérance de vie bien supérieure. Le ministre Bertin pense à des « colonies agricoles », mais son projet reste en suspend.

A l’époque de la création des fermes-écoles, cette idée est reprise, avec des conceptions différentes suivant leurs instigateurs.

C’est ainsi que la « colonie agricole du Mas Eloi » voit le jour en 1847. Elle doit accueillir des orphelins et enfants abandonnés et en faire des cultivateurs.

Gabriel Lénoard Duclou du Theillol, maire de Chaptelat à cette date, apporte sa contribution financière, ainsi que d’autres habitants de la région, à la réalisation de cette œuvre.

M. Martin de Puytison offre et donne sa propriété de Mazeretas, paroisse de Chaptelat. Et voilà l’emplacement trouvé.

A 14 km de Limoges, elle est située sur les confins du territoire des communes de Beaune et de Bonnac, c’est-à-dire presque au point de jonction des cantons d’Ambazac et de Nieul.

L’exploitation est tantôt cultivée par des fermiers, tantôt par des métayers.

Cette expérience, qui se montre bénéfique, est pourtant de courte durée. Quelques années plus tard l’établissement deviendra une « maison de redressement », ou maison de réforme.

Frappées des inconvénients que présentent pour leur moralité ou leur santé la vie en commun dans un local trop petit, insalubre, d’enfants d’âges si différents et de culpabilités si diverses, la supérieure, Sœur Marie-Léopold, songe dès 1862 à mettre un terme à une promiscuité regrettable. On y installe le 1er mai 1874 un premier groupe de filles prises parmi les plus jeunes et capables de faire un jour de bonnes filles de ferme et d’honnêtes mères de famille.

Le ministre de l’intérieur trouvant dans sœur Marie-Léopold un administrateur aussi habile que dévoué, n’hésite pas à lui confier de jeunes garçons de moins de douze ans, et le 2 août 1876 il dirige du pénitencier de Saint-Hilaire, vers le Mas-Eloi, un convoi de vingt enfants.

Depuis lors le Mas-Eloi, désigné aussi alors sous le nom de Saint-Eloi, est resté maison de réforme tout à la fois pour les garçons et pour les filles.

Les jeunes accueillis sont cependant toujours destinés aux métiers de l’agriculture.

Grâce à l’enseignement de Sœur Marie-Léopold, le Mas Eloi remporte divers prix du comice agricole dans les catégories suivantes :

– Vaches
– Génisses (jeunes et de deux ans)
– Verrats
– Truies pleines
– produits horticoles dans les catégories fruits et fleurs

La transformation d’une ferme limousine en maison de réforme capable de contenir deux cents personnes ne se fait pas sans grandes dépenses. Divers dons, les subventions des Ministères de l’Intérieur et de l’Agriculture, des prêts gracieux permettent d’exécuter ce projet. Un rapport de M. Vassilière en 1880 nous renseigne sur l’importance de l’établissement à cette époque.

Saint-Eloi se compose de deux constructions assez vastes, distantes l’une de l’autre de 500 mètres environ, et affectées : la première, aux garçons avec la ferme attenante ; la seconde, aux filles avec les logements de l’administration et une chapelle.

Les ressources dont dispose la maison de réforme comprennent :

1- le produit total de l’exploitation estimé brut, 10 000 francs dont 2000 francs vente d’animaux, le reste consommé sur place.
2- la pension des enfants à 0 francs 75 par jour pour les garçons et 0 francs 60 pour les filles, 44 300 francs.
3- allocation du Ministère de l’Intérieur, 5000 francs
4- allocation du Ministère de l’Agriculture, 1200 francs

Total 60500 francs.

Saint-Eloi compte 130 garçons et 40 filles.

29 personnes sont chargées des enfants, dont une supérieure, 10 sœurs, 1 instituteur et 1 institutrice laïques brevetés, un maître laboureur, un maître jardinier, un maître charron, un maître menuisier, un maître charpentier, un maître forgeron, un maître maçon, un maître tailleur, quatre domestiques hommes, deux domestiques femmes, tous nourris, logés, entretenus sur l’établissement, à part les sœurs, sont payés et coûtent en somme de ce fait 7000 francs.

La qualité des aliments, la propreté des ustensiles ne laissent rien à désirer.

Chaque enfant reçoit 750 grammes de bon pain de méteil par jour, 600 grammes de viande par semaine. Tous les dimanches, dix litres de vin sont distribués entre les quarante travailleurs les mieux notés.

Les tempéraments faibles reçoivent tous les jours pain blanc, vin et viande.

Le nombre des repas est de cinq par jour : le premier a lieu à 6 heures du matin, consiste en un morceau de pain ; à 9 heures, soupe ; à 1 heure, dîner, soupe et un plat ; à 4 heure, un morceau de pain ; à 7 heures et demie, souper, soupe et un plat.

La plus grande propreté est observée. Les enfants changent de linge une fois par semaine. En été, ils doivent prendre des bains froids dans deux étangs : l’un pour les filles, l’autre pour les garçons.

Une infirmerie avec quatre lits est disposée pour les malades qui reçoivent la visite du docteur attaché à l’établissement.

Emploi du temps de 5 heures du matin, heure du lever, à 9 heures du soir heure du coucher ; le temps est employé comme suit en toute saison :

Pour les garçons :

Instruction primaire 6 heures
Instruction religieuse 1 heure
Repas et récréation 3 heures
Travail manuel 6 heures

Pour les filles :

Instruction primaire 2 heures
Instruction religieuse 1 heure
Repas et récréation 3 heures
Travail manuel 10 heures

Ces derniers travaux sont très variés. Ils comprennent la couture (confection et raccommodage), la cuisine, le blanchissage, le repassage, le ménage, les soins au poulailler, à la porcherie, et quelques travaux agricoles, suivant la saison, dans le potager, dans la prairie, etc…

Les travaux manuels que les garçons ont à effectuer sont, sauf pour les apprentis de corps d’état, des travaux agricoles proportionnés à leur force.

L’exploitation comprend :

30 hectares terres labourables, 20 hectares prairies et pâtures. 1 hectare 30 jardin, 10 hectares de landes et de châtaigneraies et 1 hectare 50 de bâtiments, cours et jardins.

Les enfants, sous la conduite du maître jardinier, ont à se préoccuper d’une portion de jardin qui leur est dévolue.

Il y a à l’établissement, un cheval, quatre bœufs, douze vaches, huit veaux, 23 porcs, 80 brebis, 50 volailles.

Après 1880, l’établissement devient plus important et compte de 300 à 400 détenus. Enfin dans les dernières années, il n’y a plus au Mas-Eloi que quelques centaines de détenus, auxquels on adjoint, mais sans promiscuité dangereuse, quelques orphelins, environ une centaine. L’Ecole de réforme cesse d’être en 1902-1903, époque à laquelle la ville de Limoges en devient propriétaire.

En conclusion à ce court aperçu historique, nous pouvons dire que l’œuvre n’est pas restée stérile. « A coté de nombreux incorrigibles, plusieurs des jeunes détenus sont devenus dans la suite d’honnêtes travailleurs et de bonnes mères de famille. En trente ans d’existence, l’Ecole de Réforme a pu arracher au vice des enfants pour lesquels on présageait fatalement un sombre avenir ».

En 1901-1902, l’établissement du Mas Eloi périclite. L’état envoie de moins en moins de pupilles. Les affaires deviennent peu prospères et la situation devient telle qu’elle entraîne la nécessité d’une vente par saisie immobilière. La propriété, qui fut à une époque de prospérité très bien tenue, est peu à peu délaissée. Le cheptel mort et vif, d’une valeur maximum de 10 000 francs ne comprend plus que 14 vaches limousines, 10 truies, 17 porcs, etc… Sur la mise à prix de 50 000 francs, la vente est ordonnée au tribunal de Limoges.

Le Mas Eloi est en vente. Les bâtiments, pouvant loger plusieurs centaines d’enfants, semblent propices à la création de l’œuvre. La propriété agricole, sans les bâtiments scolaires, pour leur donner un nom, vaut le prix d’adjudication possible. Nos édiles n’hésitent plus. Le 15 juillet 1902, après plusieurs enchères successives, la ville de Limoges est déclarée adjudicataire au prix de 112 100 francs, ce qui porte approximativement à 1400 francs l’hectare, la propriété, nous l’avons déjà dit, ayant près de 80 hectares.

L’exploitation agricole est menée avec soin. Les bâtiments ont été en très grande partie réparés.

Les irrigations sont dirigées avec méthode. Les clôtures disparues en grande partie sont ou réparées ou créées à nouveau. Les chaumes sont défrichés, les prairies et les terres labourables agrandies, et cette propriété si délabrée lors de l’acquisition par la ville de Limoges, revêt aujourd’hui une physionomie de prospérité nouvelle. La preuve matérielle de ce fait se trouve établie dans diverses évaluations successives du cheptel mort et vif. Les recettes et dépenses s’équilibrent depuis 1902, tout en fournissant l’orphelinat de produits alimentaires. En 1902, l’évaluation des cheptels morts et vifs, nous l’avons dit, monte au maximum à 10 000 francs. En 1903 à 15 000 francs, en 1904M. Veyriras, expert, l’estime 28 600, accusant ainsi une progression de 18600 francs.

Au cours de la guerre 14-18, le Mas Eloi change de destination. Il est appelé « hôpital complémentaire », « hôpital dépôt », ou « hôpital militaire de prisonniers allemands ».

Un registre des décès y étaient tenu et un bulletin des services de santé délivré à la Mairie de Chaptelat.

En 1920, le site est loué à l’Union Coopérative de Limoges qui s’engage à y organiser des colonies de vacances. Jusqu’en 1944, date à laquelle une nouvelle location est accordée à l’école de l’air, les petits limougeauds embarquent chaque été dans des bétaillères direction le Mas Éloi.

Aujourd’hui, cet établissement accueille toujours un centre aéré pour la ville de Limoges.

Le Mas-Eloi "Haut". CPA collectio privée.

Le Mas-Eloi « Haut ». (env 1950)

Sources

– Le Limoges Illustré, 1906.

– Des écoles et des hommes. Au service du progrès de l’agriculture dans le canton de Nieul au XIXème siècle, Mémoire de Nieul et Alentours, 1999.