L’évolution du comice du canton de Nieul et suppression des comices cantonaux

Nous donnerons des extraits des Annales de la Haute-Vienne des mois de mai et septembre 1836, concernant la deuxième édition du Comice agricole du canton de Nieul.

Le jury nommé par le comice agricole du canton de Nieul a eu à procéder, samedi 21 mai 1836, à l’examen des vaches, génisses et veaux présentés au concours où devaient être disputées les primes accordées à chacune des trois classes.

Déjà au mois de mars 1836 la prime cantonale, donnée par le département au plus beau taureau étalon, fut disputée par douze concurrents, là où, les années précédentes, le minimum de trois, fixé par l’arrêté de Monsieur le Préfet, était à peine dépassé.

Les membres du comice ont pu voir avec une vive satisfaction les cultivateurs répondre à leur appel en conduisant sur le champ de foire plus de 150 animaux, tous dignes d’entrer en lice, pour obtenir par des qualités plus ou moins essentielles, douze primes décernées pour 1836.

Les génisses surtout ont pu être remarquées par leurs formes extérieures qui plaisent à tous et qui témoignent des soins judicieux de la part des métayers.

Un autre indice digne de remarque est l’empressement qu’apportent les métayers à se faire inscrire pour l’examen des diverses cultures, cet empressement contrastant singulièrement avec l’apathie habituelle de nos cultivateurs.

Le comice agricole de Nieul a distribué ses prix le 25 septembre 1836, au lieu de Boubeau, commune de Nieul, dans une propriété de M. Juge de Saint-Martin, président du comice et maire de Limoges. La distribution des prix s’est faite dans une des allées qui sillonnent les futaies de Boubeau, sous un ombrage épais, où la population des environs, une foule de personnes de Limoges, les nombreux invités des autres comices du département, les élèves couronnés des écoles normale, mutuelle, de la doctrine chrétienne, de l’école de dessin et de géométrie de Limoges, se trouvaient présents.

M. Juge a ouvert la séance par le discours suivant :

Messieurs,

L’exemple donné par notre comice, l’année dernière a porté d’heureux fruits.

Les comices de Nantiat et d’Aixe, nos voisins, ont voulu comme nous, solenniser, dans une réunion de famille, la distribution des primes décernées aux divers genres de culture et d’amélioration.

Ils ont senti, comme nous, que des récompenses décernées publiquement troubleraient l’apathie de nos cultivateurs par ce désir inné d’émulation qui, chez d’autres hommes, prend le beau nom de gloire et de triomphe. Aussi les voyez-vous, dès les premiers pas que nous avons tenté dans cette nouvelle voie, accourir de tous côtés pour jouir d’une solennité dont ils sous l’objet et le mobile et à laquelle jusqu’à présent presque personne n’avait eu la pensée de les associer.

M. le Préfet a bien voulu nous assister encore de son patronage, et nous assurer de sa bienveillance toute paternelle. Je me félicité de me trouver, comme l’an dernier, l’organe du comice pour le prier de recevoir l’expression de notre gratitude.

Les lauréats des écoles venus découvrir les récompenses décernées au premier des arts. Je lui dois aussi des remerciements personnels pour m’avoir fourni l’occasion de recevoir parmi nous quelques-uns des lauréats des écoles gratuites de Limoges.

Choisis parmi les 1200 enfants du peuple que la sollicitude municipale décore de l’instruction primaire, ils sont venus apprendre ici quels encouragements sont décernés au premier des arts, l’agriculture, par les soins judicieux du gouvernement et du conseil général du département.

Associons-les pour aujourd’hui à nos plaisirs : qu’ils sachent que, dans les champs comme à la ville, on n’obtient rien sans peine, sans travail, sans industrie ; mais que partout aussi se trouve une providence pour alléger ces peines, et des hommes généreux pour récompenser le travail ; qu’ils apprennent quelles mains et quels instruments forcent la terre à donner le blé, et qu’ils n’oublient pas que celui qui ferait produire un épi de plus serait à jamais le bienfaiteur du genre humain.

(…) Mais aujourd’hui que de toutes parts des essais sont tentés pour secouer les vieux préjugés de notre agriculture, que ces essais sont faits par une concurrence louable, qu’ils sont suivis par des mains habiles qui dirige l’instruction, qui pénètre partout, qu’ils sont faits surtout par de jeunes volontés fortes et portées à ne pas se décourager par des revers, il doit sans doute surgir de leurs efforts combinés de mille manières quelque enseignement nouveau et profitable.

Oui, Messieurs, cette espèce de croisade qui attaque aujourd’hui de front, et avec des armes puissantes et redoutables, de routiniers usages, rejettera peu à peu dans l’oubli une culture qui jusqu’ici n’a guère produit chez nous que ce qui était strictement nécessaire à l’existence du pauvre cultivateur.

Le temps n’est peut-être pas éloigné où des plantes améliorantes augmenteront, par leur secours, nos engrais, dont l’insuffisance est bien démontrée ;

Où une succession bien combinée de fourrages variés permettra de nourrir constamment à l’étable ;

Où des plantes soit économiques, soit textiles, soit oléagineuses, sortiront aussi de nos guérets pour payer leur tribut aux nombreuses exigences des arts et des nouveaux besoins de la vie.

C’est là une de ces nécessités qu’entraîne la civilisation moderne.

C’est aux comices qu’appartient cette réforme salutaire, dernier chaînon qui descend des sociétés savantes pour réunir la pratique à la théorie : c’est à eux de donner des exemples visibles et profitables. Mais il faut savoir discerner ce qui appartient à chaque localité pour y subordonner ses opérations.

Le sort nous a jeté sur un pays essentiellement variable par son aspect, son sol, ses pentes, sa conformation. Nous ne pouvons obtenir chez nous ce qu’obtiendrons nos voisins d’Aixe dans le beau et fertile vallon de la Vienne. Nous n’aurons pas besoin d’employer sur nos sommets granitiques les puissantes charrues nécessaires pour travailler les terrains argileux et tenaces. Les plantes à racines pivotantes ne seront pas citées dans notre canton pour leurs produits avantageux ; mais nous avons des eaux qui, depuis des siècles, attendent encore l’honneur de faire croître une herbe succulente ; nous avons des landes à défricher et à couvrir de taillis et d’arbres verts ; nous en avons d’autres disposées à recevoir l’utile châtaignier, qui, quoi qu’on en ait dit, présentera toujours chez nous le double symbole des besoins du peuple et des soins de la Providence. Nous avons à planter des pommiers pour n’avoir à envier presque rien à nos voisins vignerons. Enfin nous avons à améliorer encore nos races bovines, et surtout à soigner nos troupeaux.

(…) M. du Boucheron, maire de Nieul, secrétaire du comice, a présenté des réflexions très justes sur le danger des innovations prématurées, qui font rétrograder l’art au lieu de le faire avancer. Tout ce qu’il a dit a été parfaitement apprécié.

Les primes ont été distribuées ensuite, et les lauréats sont venus les recevoir des mains des fonctionnaires et des dames, qui ont bien voulu accepter cette mission.

 

M. Juge a clos la séance par une allocation en langue patoise, où la vérité des pensées le disputait à la naïveté des expressions et des tours de phrases. Ceux-là seuls qui comprenaient cet idiome ont pu juger de l’effet de ce discours, qui parlait à la fois morale, agriculture et soins de ménage.

Une tente en charpente était dressée, dans le jardin de Boubeau, en face de la pièce d’eau : elle était décorée de guirlandes de fleurs et de feuillages soutenues par des pilastres dont des gerbes d’épis formaient des piédestaux. Des inscriptions en l’honneur de l’agriculture, des légumes d’une grosseur prodigieuse, récoltés sur le sol de la commune, étaient exposés autour de la tente, et un banquet de près de couverts terminait une fête aux agréments de laquelle il eût été difficile d’ajouter quelque chose.

 

On notera qu’au comice de Bellac, la même année, un discours en patois fut également prononcé par son président, M. Durand de Richemont. A cette occasion le journaliste des Annales signale les deux discours prononcés à Nieul et à Boubeau par M. Jude de Saint-Martin le Démosthène ou plutôt l’Isocrate du genre.

Une note indique qu’une souscription a été faite dans les campagnes pour l’impression de ces ouvrages classiques.

 

Nos recherches pour retrouver trace de ces deux allocutions, ou des suivantes n’ont pu aboutir et pourtant leur souvenir était encore très présent au début de ce siècle, où le Dr. P. Charbonnier écrivait dans le Limoges de 1907 :

(…) il sait charmer son grand auditoire, venu des quatre coins du département, par ses harangues spirituelles, claires, toujours exprimées en langue limousine, dont il ne dédaigne pas de (se servir) même dans les plus grandes occasions.

En 1838, le comice décida que désormais il ne serait accordé de primes qu’aux bestiaux et non plus aux diverses cultures.

Cette nouvelle disposition que les autres comices n’adoptèrent pas, exerça une grande et heureuse influence dans nos localités.

Il est dit dans L’Homme aux quarante écus que tout vient de la terre, même la pluie : eh bien ! c’est presque cet axiome qu’appliqua le comice de Nieul en disant que tout vient de l’étable, même le blé.

Nous arrivons ainsi de notre propre, tranquille et belle vie jusqu’en 1847, où de nouvelles bases arrêtées par l’administration supérieure, et à nous modifiées par la préfecture, suppriment tout simplement les comices du canton ; et à la suite de cette disposition, un seul comice agricole est formé pour tout l’arrondissement de Limoges.

Cette mesure, qui a transporté des champs à la ville une institution essentiellement rustique et agricole, s’était fait pressentir dès 1841.

(…) Cette question était grave…et, malgré toutes les bonnes raisons qui furent données à cette époque au sein du conseil général du département pour faire décider au moins le maintien du statu quo, la question, conçue dans l’ombre des bureaux du ministère, et non pas en plein soleil, a mis six ans à couver sous la cendre pour venir apprendre un beau jour aux comices ruraux cet adage appliqué jusqu’ici à l’entêtement du beau sexe : ce que femme veut, Dieu le veut, et dire : Dieu veut ce que veut la bureaucratie. Tenez-vous le pour entendu.

L’institution des comices cantonaux a été chez nous l’image de beaucoup d’autres institutions. Elle a eu son initiative formée avec résolution, son existence soutenue avec entrain, zèle et dévouement ; enfin sa disparition, pas plus motivée que celle du théâtre des ombres chinoises : disparais, tu me fais peur.

Ceci est donc aujourd’hui de l’histoire applicable aux quatre comices des cantons :

D’Aixe (président, M. de Villelume)

De Nantiat (MM. Tramont et Martin)

Du Dorat (M. Pichon-Vandeuil)

De Nieul (M. Juge Saint-Martin, l’auteur de la lettre)

Les plaintes et les regrets du comice de Nieul se sont unanimement reproduits dans chacun des autres comices cantonaux.