Les ostentions

 

Ostension vient du latin Ostendere qui veut dire montrer. 

Les Ostensions font partie d’une tradition typiquement limousine consistant en diverses cérémonies religieuses visant à porter en procession les reliques des divers saints et saintes de Limoges et du Limousin à Limoges mais aussi à Abzac (Charente), Aixe-sur-Vienne, Aureil,Chaptelat, Charroux, Esse (Charente Limousine), Eymoutiers, Javerdat, Le Dorat, Nexon, Pierre-Buffière, Rochechouart, Saint-Junien, Saint-Just-le-Martel, Saint-Léonard-de-Noblat, Saint-Victurnien et Saint-Yrieix-la-Perche.

Les festivités débutent lorsque le drapeau, présentant une croix blanche sur fond amarante, est hissé au sommet du clocher de l’église Saint-Michel-des-Lions, première cérémonie dite de la bénédiction du drapeau des Ostensions.

Puis s’en vient la cérémonie dite de la« reconnaissance des reliques ». Les châsses, contenant les reliques de Saint Martial, Saint Loup et Saint Aurélien, sont ouvertes pour vérifier que les saints ossements sont toujours à leur place. Pour ceci il faudra quatre clés différentes. Le lendemain débute le jour du grand défilé durant lequel les reliques seront montrées dans toute la ville aux yeux des limougeauds puis ramenées dans les églises lors de la procession dite « du grand retour » où elles resteront exposées pendant sept semaines avant d’être à nouveaux scellées dans les châsses jusqu’aux prochaines Ostensions.

 

Toutes ces cérémonies durent en tout et pour tout deux mois, à partir de Pâques, et ont lieu ainsi tous les sept ans.

Nous expliquons dans notre ouvrage Présence de Saint Eloi, enfant de Chaptelat, splendeur de son siècle que les ostensions limousines ont pour fondement deux évènements dont la réalité ne peut être mise en doute :

  • L’ensevelissement dans un cimetière gallo-romain d’Augustorium (Limoges) de l’évêque Saint Martial, venu en ce lieu pour évangéliser les Limousin, probablement au IIIème siècle.
  • La réunion à Limoges, par l’évêque Hilduin, de tous les seigneurs et évêques de l’Aquitaine pour que soit envisagées les mesures à prendre pour faire cesser une épidémie, dite le Mal des Ardents, sévissant durement dans toute la contrée, décimant les populations après d’atroces souffrances, et l’organisation ensuite des manifestations religieuses décidées, destinées à obtenir de Dieu la cessation du fléau, par l’intercession 
    des saints patrons dont les reliques venues de toutes parts étaient réunies, et notamment celles de Saint Martial tout exprès retirées du tombeau.

 

C’est ainsi que le 12 novembre 944, ainsi que la relate l’historien Adémar de Chabannes, contemporain des faits, les malades rassemblés sur le mont Gaudy, purent, entre autres cérémonies, déposer pieusement un baiser sur le chef insigne de saint Martial présenté à leur vénération par le clergé ; c’était la première ostension.

A la suite des guérisons miraculeuses la colline reçut le nom de Mons Gaudiae, mont de la joie, l’actuel Montjovis sur lequel on édifia une chapelle votive.

La relique du chef, présentée à la vénération, ayant par cette manifestation attesté en quelque sorte qu’elle était bien celle du saint patron des limougeauds, toutes les cérémonies suivantes au cours desquelles le chef sera à nouveau présenté, hors du reliquaire, auront lieu en présence du peuple assemblé ;

En 1130 lors de la translation dans le monument destiné à l’abriter derrière l’autel,

En 1162 lorsque les chanoines Anglais solliciteront des reliques, pour leur église,

En 1210 lors du changement de châsse.

Chacun peut ainsi, en se rendant sur place à l’invitation du clergé assister à la « découverte » de la relique, la voir, s’assurer visuellement de sa réalité, et la vénérer par un pieu baiser (osculum) seul attouchement possible ; c’est l’ostension. La durée de celle-ci, pour répondre à l’afflux de pèlerins, va passer de 1 à 64 jours, incluant à l’automne la date du 12 novembre. A partir de 1364 l’ostension aura lieu au printemps, en complément des cérémonies pascales ; enfin elle deviendra septennale à compter de 1519, selon nos sources, interrompues en 1547 à cause d’une épidémie de peste et sous la Révolution, elles reprirent leur cours normal en 1806, bien que le droit de les ouvrir au public n’ait été concédé à la confrérie de saint Martial par le chapitre de l’abbaye qu’en 1778.

A partir des années 1840, les évêques de Limoges ont insisté sur le caractère autochtone des Saints vénérés, encouragé les cérémonies extérieures et les dévotions collectives, tandis que les dévotions individuelles et le baiser aux reliques, temps fort de ces ostensions pour les fidèles, était passé sous silence.

Plus qu’une tradition religieuse, les Ostensions font foi de toute la mémoire d’un peuple où les laïques de la ville sont aussi représentés, puisque l’une des clés nécessaire à l’ouverture des châsses contenant les reliques est détenue par le maire.
C’est un ensemble de cérémonie qui renforce les liens de mémoire des traditions limousines, culture de l’identité dont le forment, plusieurs siècles durant, fut essentiellement religieux. Ces festivités sont la preuve de la célébration d’une identité régionale et urbaine forte, que nous ne retrouvons pas ailleurs puisque rien dans les autres régions n’est égal à cette concentration de foule et à ces rituels aussi grandiloquents.

Nous en trouvons une belle description sur le site du ministère de la culture, dans une fiche type d’inventaire du patrimoine culturel immatériel de la France concernant les ostensions :

« Les Ostensions résultent de la volonté d’un certain nombre d’habitants de retrouver leurs racines en perpétuant une tradition et de faire connaître un patrimoine dont ils sont fiers. La préparation qui réunit, souvent pendant plus d’une année, des bénévoles et le déroulement auquel sont associés toutes les confréries et des représentants de tous les lieux ostensionnaires se révèle être un puissant facteur d’intégration et un révélateur d’un sentiment d’identité lié au territoire limousin.

C’est dans l’enthousiasme que, sans tenir compte des convictions parfois opposées des uns et des autres, le peuple du Limousin renoue avec son histoire et prend conscience de son appartenance à un ensemble régional. En effet, en participant aux Ostensions limousines, on se « sent » Limousin et ce « on » représente les Limousins restés au pays et ceux qui y reviennent à cette occasion pour retrouver leurs racines, mais aussi les habitants du Limousin dont les racines sont ailleurs. Ces manifestations sont réellement « identitaires » au sens où elles sont porteuses et créatrices d’identité. C’est d’ailleurs ce caractère identitaire qui entraîne de nombreux habitants, souvent fort éloignés des préoccupations religieuses, à participer à la préparation et au déroulement des Ostensions.

Longuement préparées par de nombreux bénévoles, dont beaucoup sont plus attachés à leur caractère culturel et patrimonial qu’à leur aspect cultuel, les Ostensions contribuent donc au renforcement du tissu social : les habitants se reçoivent les uns les autres pour confectionner ensemble guirlandes et costumes et, à l’approche du jour de la fête, se réunissent pour décorer les rues et le parcours de la procession. Enfin, le jour venu, ils participent comme acteurs à la procession et au cortège historique, auquel chorales, fanfares municipales, groupes folkloriques prêtent bénévolement leur concours. On notera une participation de la police municipale, de la gendarmerie, des services techniques municipaux, des pompiers et secouristes à la préparation et au déroulement de la fête.

 

Finalement, ce jour-là, c’est toute une population qui se donne à voir aux confréries, aux représentants des autres villes ostensionnaires, mais aussi, à des touristes et, de plus en plus souvent, aux paroisses étrangères qui sont sous le patronage du même saint.

Ces manifestations originales, transmises et recréées tous les sept ans, ont su et savent toujours, unir le croyant et l’incroyant dans le même amour du pays et le même respect de son histoire, tout en conférant au Limousin une renommée qui s’étend bien au delà des frontières de la France. Ces grands rassemblements appartiennent au peuple du Limousin et constituent véritablement une part de son patrimoine immatériel. Il y expose avec fierté ses racines, son âme et son unité. »

Nous évoquons ici, plus particulièrement, celles de la commune de Chaptelat.

Les reliques vénérées à Chaptelat ont été acquises auprès du chapitre de Noyon en 1883 grâce à l’obstination du curé Pierre-Célestin Rousseau qui témoignait d’une grande dévotion envers le saint évêque de cette ville, évêque de Noyon et Tournai au VIIème siècle.

 

Eloi étant né à Chaptelat en 588, et ayant fondé en 632 l’abbaye de Solignac –petite commune à environ 20km de Chaptelat- après avoir récupéré les terres auprès du roi Dagobert, l’abbé Rousseau entreprit de développer son culte au sein de sa patrie d’origine. Il est à l’origine des ostensions de Chaptelat qui commencèrent en 1845 et se déroulaient alors chaque année le jour de la saint Éloi d’été (25 juin), date de la translation à Noyon des reliques du saint en 1157 à l’issue de laquelle les moines de Solignac parvinrent à se faire octroyer une relique insigne de leur fondateur, son bras droit.

L’abbé Rousseau inaugure alors une procession qui aura lieu tous les ans au mois de juin. Celle-ci part de l’église, qui serait construite sur l’emplacement de la maison natale du saint, pour finir au pied de la source du parc de Sourue dont la légende nous dit qu’elle serait apparue un jour où Eloi lança son marteau dans un mouvement d’impatience et qu’elle jaillit à l’endroit où il atterrit, sans jamais tarir depuis, malgré les sècheresses. Une statue à l’effigie du Saint est construite au dessus de la source, la date de 1891 étant gravée dans le socle.

 

Au début du XXème siècle les processions ont pratiquement disparu dans la commune.
Elles ne reprennent qu’après la seconde guerre mondiale par l’investissement de l’abbé Beldio, curé de Couzeix-Chaptelat.

Sur cette lancée, il fait la demande en 1952 auprès de Monseigneur Rastouil, évêque de Limoges, de bien vouloir inscrire une ostension à Saint Eloi à Chaptelat, la paroisse possédant une relique du Saint, enfant de la commune et figure emblématique de la région.

 

 

Ostensions en 1953 en présence des autorités religieuses et d’une foule de pèlerins venue de Couzeix, Beaune, Nieul, Chaptelat.

Pour cette première ostension un autel fut dressé au pied de la statue de St Eloi près de la fontaine miraculeuse. Un vaste podium fut construit et en raison de la zone marécageuse, un gros pieu fut enfoui en force sous les poutres dont la portée dépassait 4 mètres. Le lendemain, lors de la démolition du podium il fut constaté que le pieu s’était enfoncé de plus de 30 centimètres sous le poids des pèlerins. Il ne manqua pas de personnes présentes pour affirmer que StEloi avait renforcé les poutres pour les empêcher de se briser et de projeter les pèlerins ostensionnaires dans le marécage.

Le cortège se forma sur la place de l’église après réception des paroisses avec leurs reliques, des confréries limousines avec la petite châsse de Saint Martial. On notera également la participation de la Villageoise deCouzeix et de la chorale des O.M.I deSolignac au cours de la grand-messe solennelle. Après la procession et le retour à l’église, vénération des reliques, chants et dislocation en fin de matinée.

 

 

Deuxièmes ostensions en 1960 dans le parc de Sourue. Les cérémonies se déroulent comme précédemment, mais plus simplement et avec un aménagement en raison de la zone marécageuse.

 

Troisièmes ostensions en 1967. Le jour de l’ouverture des ostensions limousines l’abbé Beldio fit faire une reconnaissance de la relique de Saint Eloi. Frappé d’une congestion cérébrale, il ne put assumer l’organisation des ostensions de Chaptelat prévues pour le 28 mai 1967. En raison du mauvais temps, l’autel fut dressé sous l’auvent de l’église, la pluie ayant cessé, la procession eu lieu comme d’habitude.

 

Quatrièmes ostensions en 1974.

Cinquièmes ostensions en 1981. Encore mauvais temps, mais les disciples de Saint Eloi ne renoncent pas, une tente permit à Monseigneur Gufflet de célébrer la messe. Les marguilliers de Saint Eloi de Noyon, empêchés à cette date, vinrent nombreux aux ostensions de Limoges, logèrent à Solignac et furent heureux de faire pèlerinage à Chaptelat.

 

 

 

Sixièmes ostensions de 1988, le 17 juin, précédées d’une mission tournante de ferme en ferme dans la paroisse.

Présidées par monseigneur Gluffet, évêque de Limoges, et monseigneur Soulier, son Coadjuteur,elles revêtaient un éclat particulier en raison de la célébration du 1400ème anniversaire de la naissance, à Chaptelat, de Saint Eloi. La messe fut célébrée comme précédemment à Sourue, en présence d’une foule importante, des confréries limousines avec le président de leur fédération, des confréries de Limoges : Saint Fiacre, Saint Loup, Saint Martial, et les porteurs de la châsse, avec leurs bayles, leurs présidents ou syndicats. Une importante délégation des confréries du Nord et de l’étranger vinrent honorer Saint Eloi. Nous citerons les Marguilliers de Saint Eloi de Noyon, les Charitables de Béthune, les confréries belges : Antwerpen = Anvers et Meise, la confrérie allemande Viersen-Dulken.

Après la fête religieuse, réunion à Chaptelat pour un vin d’honneur offert par la municipalité et déjeuner en commun dans la salle des fêtes. Leur rencontre de 1988 avec les confréries de St Eloi valut à trois délégués limousins, intronisés Marguilliers de St Eloi de Noyon, de participer, avec un groupe de limousins, aux fêtes de Noyon qui célébraient la signature de la charte de la Fédération Européenne des confréries de St Eloi.

Sur l’abbaye de Solignac, Jean Debruynne nous en dit :
« En 631 Eloi sollicite du roi Dagobert une ferme, villa gallo-romaine, proche du chemin de Bourges à Bordeaux, mais ce n’est pas pour lui-même qu’Eloi sollicite la terre de Solemniacum dont le roi est le propriétaire. Eloi veut que les moines de Luxeuil viennent en Limousin fonder un monastère, il rêve d’un lieu de paix où jour et nuit la prière se tiendra réveillée, école d’art et de vertu où la foi et l’orfèvrerie seront également travaillées. Eloi écrit au roi Dagobert :« Qu’il plaise à votre majesté de m’accorder ce lieu afin que j’y construise une échelle par laquelle vous et moi nous monterons aux cieux… »
Sur l’abbaye de Solignac, Jean Debruynne nous en dit :

Dagobert, roi des Francs, fait don à Eloi de sa villa royale de Solignac. Tout aussitôt, Eloi s’en dessaisit par une charte dédiée au père abbé Remacle.

Eloi, avant que d’être proclamé Saint, fut par une acclamation de tout un peuple, choisi et élu pour être évêque de Noyon, l’Abbaye de Solignac connut les Normands, l’incendie, la commande, le pensionnat et l’usine, mais entre misère et grandeur,Solignac restera toujours le premier monastère planté en terre limousine. »

Entre 1939 et 1967, Solignac possède ses propres ostensions en l’honneur de saint Eloi.