Le temps des hommages

Les années s’écoulent, l’abbé Rousseau ne s’occupe plus d’enseignement mais rédige de temps en temps, à la demande de ses anciens élèves, des certificats dont celui-ci, un peu curieux, du 13 mars 1884 :

Un certificat de la main de l’abbé Rousseau.

Un certificat de la main de l’abbé Rousseau.

En 1889, l’abbé Rousseau et sa nièce, Mademoiselle Palmyre (si appréciée par les élèves pensionnaires) se rendent à Rome où ils sont reçus en audience publique par Sa Sainteté le Pape Léon XIII (Giocchino Pecci) le 12 octobre.

On leur remet d’ailleurs un diplôme pour commémorer cette journée.

Le 12 janvier 1896, le journal « La Croix de Limoges » sort une édition spéciale pour le jubilé de l’abbé Rousseau. Nous en extrayons les passages les plus importants.

 En souvenir de la journée du 6 février 1896, est éditée une petite brochure dont nous reproduisons des extraits :
 Sur proposition du Préfet de la Haute-Vienne et de l’Inspecteur d’Académie, le Ministre de l’Instruction Publique des Beaux-Arts et des Cultes, M. Combes, nomme l’abbé Rousseau « Instituteur Honoraire » le 14 mars 1896.

Le 20 mai 1898, l’abbé Rousseau décède dans sa quatre vingt dixième année. Le Conseil municipal de Chaptelat lui rend hommage publiquement et rédige même une « adresse » sur les registres des délibérations :

"Adresse" du conseil municipal de Chaptelat.

« Adresse » du conseil municipal de Chaptelat.

La Croix de Limoges édite encore un numéro spécial le 20 mai 1898 et publie le texte des discours prononcés sur la tombe.

« Les funérailles ont été célébrées mercredi ; elles ont été grandioses dans leur simplicité. Une foule immense qu’on pouvait évaluer à 3 000 personnes, se pressait autour de l’église. Plus de cent instituteurs étaient présents.

M. l’Inspecteur d’Académie avait bien voulu les autoriser à prendre un congé. Nous avons remarqué M. Brissaud, président du Conseil Général : MM. Gourdon et Coué, Inspecteurs Primaires ; Mme Rambaud, Directrice de l’Ecole Normale ; MM. Daniel de la Gasnerie, Duche, Dague, Faure, Lavergnolle, Latrille, Senemaud, Léger, Labesse, Chouffour, …etc… Tout Chaptelat était présent, on peut le dire avec de très nombreux habitants des communes voisines.

Dès l’aube, la cloche sonnait le glas ; à 8 heures, par toutes les routes, la foule arrivait. A 10 heures précises, M. le Doyen de Nieul fait la levée du corps. Il est entouré d’un nombreux clergé où nous reconnaissons MM. les chanoines Labetoulle et Jouandeau ; Monsieur le Doyen de Châteauponsac ; M. Farne, Supérieur du Bon Pasteur ; MM. les curés de Saint-Gence, de Berneuil, d’Isle, de Saint-Jouvent, de Beaune, de Peyrilhac, de Javerdat, de Couzeix ; M. l’abbé Delassalle, vicaire de la cathédrale.
……./
Les cordons du poële étaient tenus par MM. Brissaud, Président du Conseil Général, Mourier, Maire de Chaptelat, Artaud, curé-doyen de Châteauponsac, Gourdon, Inspecteur Primaire,Mourier, ancien instituteur, ancien chef de bureau à la Préfecture, le Docteur Charbonnier.
……./
A l’église, où très peu de personnes, dans cet immense cortège, ont pu pénétrer, la messe a été chantée par M. le Curé de Beaune, assisté de MM. les curés de Peyrilhac et de Couzeix.

Les enfants du Mas-Eloi et de nombreuses religieuses du Bon Pasteur assistaient aussi à la cérémonie.

Monsieur le Doyen de Nieul prend la parole. Il commente en l’appliquant au bon curé de Chaptelat, la parole de l’évangile « transiit benefaciendo »- Il est passé en faisant le bien-. Tout son coeur passe dans ces quelques paroles que l’émotion entrecoupe plus d’une fois.

Le R.P. Gaillard, de la Compagnie de Jésus, donne l’absoute et préside les dernières prières. La foule forme une longue procession qui remplit tout l’espace de l’église au cimetière ».

Devant la tombe ont été prononcés les discours dont nous donnons quelques extraits :

Discours de M. Gaston Lavergnolle,

avocat à la Cour d’Appel de Limoges,

conseiller municipal de Chaptelat.

« Messieurs,

…../
Et, devant cette tombe qui va se fermer, c’est avec une profonde émotion que je viens, au nom du Conseil Municipal, adresser un dernier adieu à Monsieur l’abbé Rousseau, curé de Chaptelat.

Ce qu’a été sa vie, vous le savez, vous au milieu desquels il a si longtemps vécu, vous dont il a béni les joies et les malheurs.

52 ans de séjour ici l’avaient fait vraiment des nôtres, le temps avait étroitement resserré les liens qui l’attachaient à nous ; la commune de Chaptelat était devenue pour lui une seconde patrie, celle que son cœur avait librement choisie et dont il ne voulut jamais se séparer.

Les maximes de l’évangile, qu’il expliquait chaque dimanche, avec une simplicité qui mettait si bien en relief leur touchante beauté, n’étaient pas pour lui de simples thèmes de sermon ; nul ne pratiquera plus fidèlement cette loi d’amour et de charité, une des plus grandes de notre religion. Sa main était toujours prête à soulager les misères, son cœur toujours ouvert pour accueillir paternellement et consoler ceux dont l’âme souffrait. Il était bon, généreux, et c’est ainsi que de son cœur aux vôtres s’était établi ce courant qui vous a entraînés ici en aussi grand nombre, et qui fait que tous vos yeux sont mouillés de larmes.
……/
Mais l’exercice de son ministère ne suffisait pas à l’activité et au zèle de M. l’abbé Rousseau…il comprenait qu’il avait du bien à faire en dehors de se fonctions sacerdotales et il se dévoua à une nouvelle tâche avec une ardeur que sa haute intelligence rendit plus féconde. L’éducation et l’instruction des futurs instituteurs furent une de ses plus grandes préoccupations, et pendant 30 ans, il a formé patiemment cette vaillante phalange de maîtres dont nous pouvons, à juste titre, être fiers. C’est dans l’école de Chaptelat, c’est dans les enseignements de M. l’abbé Rousseau qu’ils ont puisé tout ce qui fait d’eux les dignes éducateurs de nos enfants : la science, le zèle, le dévouement, l’amour de la patrie.
……/
Un des premiers, il comprit que le rôle de l’instituteur ne devait pas se borner à l’enseignement de la lecture et de l’écriture, mais qu’il fallait développer chez les jeunes générations de nos campagnes le goût de l’agriculture, leur donner des principes certains, ouvrir leurs esprits et les disposer à marcher dans la voie d’un progrès raisonné. Sur ce point, l’éducation des futurs maîtres était bien souvent toute à faire. L’enseignement pratique était largement donné à l’école de Chaptelat, et qui de vous ne se rappelle avoir vu Monsieur le Curé, la bêche à la main, complétant sur le terrain la démonstration théorique qu’il avait commencée à l’école ?
……/
La commune de Chaptelat ne vous oubliera pas, elle gardera pieusement votre souvenir et entourera votre mémoire de respect et d’affection. Vous n’aurez pas dépensé pour des ingrats le meilleur de votre esprit, de votre intelligence et de votre cœur.

… Au nom du Conseil municipal, je salue une dernière fois respectueusement M. l’abbé Rousseau, curé de Chaptelat ».

Médaillon réalisé par Couteillas sur la stèle de l’abbé Rousseau. (Chaptelat)

Médaillon réalisé par Couteillas sur la stèle de l’abbé Rousseau.

Discours prononcé par M. Coué,

Inspecteur Primaire,

au nom de l’Administration de l’Instruction primaire

« Mesdames, Messieurs,

L’Administration de l’Instruction primaire ne pouvait laisser se fermer cette tombé sans rendre à l’ancien directeur de cours normal, à l’instituteur qui a formé tant de bons instituteurs, un dernier hommage et sans rappeler les services qu’il rendit à l’enseignement dans le département de la Haute-Vienne.
……/
Lorsque l’Ecole Normale de Limoges fut supprimée, en 1850, le pensionnat primaire de M. l’abbé Rousseau fut désigné comme l’un des cours normaux du département. Ce fut le plus prospère et le plus renommé. Pendant vingt-cinq ans, il fournit d’instituteurs les écoles du département de la Haute-Vienne. Ils sont encore près de deux-cents en fonction, qui, tous, ont conservé de leur ancien maître le meilleur souvenir.
……/
Je salue respectueusement une dernière fois, au nom de l’Administration, M. l’abbé Rousseau ».

Plaque apposée sur la stèle de l’abbé Rousseau au cimetière de Chaptelat.

Plaque apposée sur la stèle de l’abbé Rousseau au cimetière de Chaptelat.

Discours de M. Chassagne,

Directeur de l’école primaire de Saint-Junien.

« Mesdames, Messieurs, Chers Camarades,

C’est pour moi un bien pénible et douloureux devoir de venir sur cette tombe ouverte faire l’éloge de celui que vous avez tous connu et apprécié, que ses élèves ont aimé et vénéré et que nous pleurons aujourd’hui.

Vous dire ce que fut l’abbé Rousseau, vous le savez tous : un homme de bien. Sa carrière sacerdotale fut toute de charité et de dévouement ; mais c’est surtout comme instituteur, comme éducateur de la jeunesse, qu’il a acquis une juste renommée.
…../
Bien des années se sont écoulées, cher maître ; depuis que j’ai eu l’honneur d’être admis dans votre établissement (cependant j’ai encore présents à la mémoire vos excellents conseils qui ont été pour mes camarades et pour moi un guide sûr dans les difficultés de la vie). Vous nous avez enseigné toutes les vertus en les pratiquant vous-même, la modestie, par votre tenue, le travail, en vous voyant toujours sur la brèche. Vos mœurs paisibles, votre simplicité et votre bonté ne pouvaient ouvrir à nos jeunes intelligences ni la voie de l’intrigue ni celle de l’ambition. Votre caractère ouvert, votre affabilité et votre franchise vous attiraient de nombreuses et solides amitiés. Votre sollicitude pour vos chers élèves et votre dévouement à votre laborieuse tâche étaient pour nous une excellente règle de conduite que nous avons su adopter.

Dans une autre circonstance, j’ai eu l’honneur de dire, cher maître ; que c’est de vous qu’ont germé nos premières idées libérales, nos meilleurs sentiments de fraternité. Il ne pouvait pas en être autrement.

Dans nos entretiens familiers, vous nous disiez souvent : »Mes chers petits » c’était votre expression favorite, « lorsque vous serez instituteurs, n’établissez jamais aucune différence entre tous vos élèves, ce sont tous des enfants de la France ; tous auront les mêmes droits à vos soins, à votre dévouement et une part égale à votre amitié » ».
……/

Discours de M. Jarraud,

Président de l’association des anciens élèves de l’Ecole Normale de Limoges et des instituteurs de la haute-Vienne.

« Mesdames, Messieurs,

C’est à son cher et vénéré membre d’honneur que l’association des anciens élèves de l’Ecole Normale de Limoges et des Instituteurs de la Haute-Vienne adresse un dernier adieu.
……./
Et ce ne sont pas seulement les maîtres qui ont eu le bonheur d’apprendre à remplir, sous sa paternelle et intelligente direction, la tâche délicate d’éducateurs qui rendent hommage à ses vertus et à son dévouement ; les normaliens, eux-aussi, payent un juste tribut d’admiration à celui qui a donné à notre département plusieurs générations d’instituteurs dont le zèle éclairé témoigne de l’excellence de ses conseils.

Lorsque M. l’abbé Rousseau considérait cette grande famille de l’enseignement à laquelle il a prodigué le meilleur de lui-même, il confondait dans une même pensée ses propres élèves et ceux qui ont suivi la voie qu’il avait tracée à leurs aînés ».

Discours de M. le Docteur Charbonnier,

« Chers Camarades,

Retraçons-en l’image
gens de nos jours au coeur perclus
Faites-lui vos plus grands saluts
Car décès vieux on n’en voit plus
Et c’est vraiment dommage.
Nous pleurons aujourd’hui un maître, celui qui fut l’abbé Rousseau, curé de Chaptelat.
……/
Dans son amour pour la famille enseignante, il ne voulait pas laisser un seul de « ses petits » (c’est ainsi qu’il aimait nous appeler) le laisser, dis-je dans la détresse.
Aussi avec quel bonheur lui disions-nous, à notre inoubliable 6 février :
« Il peut souffler le vent
Dont rêve la sociale
Celui des Républicains
Celui-ci de la royale
Celui de Napoléon
Génie de la bataille
Des Carlos, des Bourbons,
Des juifs, des criards :
ROUSSEAU de CHAPTELAT
Vous resterez l’étoile
Auprès de Saint Eloi
A parure si belle
O Maître bien aimé
Votre fertile école
Partout aura semé
La bonne parabole :
« Travail, fidélité,
Douce persévérance
Doivent toujours venir
Quand bien on l’ensemence,
Aimer les frères pauvres
Donner d’une main large
Sans faire voie aux autres
Que la main se décharge » ».
Va, dors en paix, cher Maître, ton image vénérée au chevet de nos lits, porte-bonheur de nos foyers, rayonnera toujours dans le cœur de tes petits.
Cher maître… adieu !… « Defunctus adhuc loquitur ».

Discours de M. Delhoume,

Instituteur au Mas de Saint-Junien.

« C’est dans sa chère école de Chaptelat, si admirablement située et où il a su si bien et si longtemps donner avec tant de tact et de dévouement un enseignement rationnel, substantiel, clair, imagé, libéral et complété par une morale réconfortante, que l’administration a recruté pendant longtemps ses meilleurs et ses plus dévoués instituteurs.

L’affabilité de son caractère, sa franchise, sa loyauté, sa gaieté, sa simplicité, son inépuisable bonté, son amour des petits et des humbles, en lui attirant toutes les sympathies, avaient fait de lui l’homme le plus renommé du pays pour l’éducation de la jeunesse du Limousin.

Qu’il nous soit donc permis, cher et vénéré Maître, de venir déposer sur votre tombe le témoignage de notre vive reconnaissance pour les bienfaits que vous nous avez prodigués, pour les bons sentiments que vous avez gravés dans nos cœurs, pour les lumières dont vous avez éclairé nos esprits, pour les vertus civiques et morales dont vous avez fortifié nos âmes ».

Loin de s’éteindre avec le temps, la mémoire de l’abbé Rousseau reste vivace. Témoin cet article paru dans « Limoges Illustré » du 15 juillet 1900, que nous reproduisons, et sans doute aussi l’intérêt très vif que nous avons mis à réaliser cette plaquette qui lui est dédiée.

Parmi les nombreux prêtres dont s’honore légitimement le corps sacerdotale limousin, le vénérable abbé Rousseau occupe, et c’est justice, l’une des premières places. Durant sa très longue carrière, l’ancien curé de Chaptelat ne cessa, en effet, de s’occuper avec un zèle tout apostolique, avec une infatigable ardeur des intérêts matériels et moraux de ses paroissiens, en même temps que de l’éducation et de l’instruction de se nombreux élèves, de ses « chers enfants » pour parler comme lui-même.

Charitable jusqu’à se dépouiller de tout pour venir en aide aux déshérités de la fortune, aux victimes de l’adversité ; humble et mortifié jusqu’à s’imposer les privations les plus pénibles, les pénitences les plus rigoureuses ; pieux jusqu’à consumer une partie de ses nuits en méditations et en oraisons ; laborieux enfin jusqu’à passer ses jours à défricher la terre ou à lire et commenter les auteurs classiques ; l’abbé Rousseau était avec cela et par dessus tout cela, un tolérant et un libéral. Esprit très cultivé, intelligence d’élite, ce prêtre distingué, ce théologien remarquable, lumineux et précis commentateur des Pères de l’Eglise et de la « Somme » de l’Ange de l’Ecole, se montrait, en dépit de son orthodoxie un peu farouche, essentiellement réfractaires aux sentiments rigoristes – tranchons le mot, intolérants – qui trop longtemps eurent cours dans certains milieux ecclésiastiques, et ses familiers purent l’entendre plus d’une fois condamner les opinions intransigeantes de quelques-uns de ses confrères, voire même de simples laïques. Mieux que tant d’autres, l’abbé Rousseau avait compris que par la persuasion on obtient plus de ses adversaires que par la contrainte, et nous connaissons tels sectaires endurcis de sa paroisse que le saint homme avait ramenés à de meilleurs sentiments par ses simples, douces et persuasives exhortations.

Ah ! sans doute, il se trouva bien quelques esprits chagrins dans le sacerdoce et quelques obstinés puritains dans la société civile pour blâmer l’excessif libéralisme du bon curé de Chaptelat ; mais,bah ! le digne prêtre conformait d’autant plus fidèlement et d’autant plus volontiers sa conduite à celle de ses évêques, -prélats aimés et respectés parce que fermes et tolérants à la fois – qu’il avait aussi la certitude, en agissant comme il le faisait, de servir loyalement les intérêts de la foi catholique et de l’église romaine. Et cette satisfaction tout intime, cette absolue tranquillité de conscience que donne aux vrais apôtres le sentiment du devoir accompli, suffisaient au bonheur de l’humble ministre de Dieu.

Le temps que l’abbé Rousseau ne consacrait point à accomplir les devoirs de son état et à visiter ses ouailles, il s’employait à l’instruction des jeunes gens confiés à ses soins et placés sous sa surveillance. Ce maître ès-pédagogie avait une science si profonde et une si parfaite méthode d’enseignement, qu’il vit augmenter chaque année, dans des proportions considérables, le nombre de ses disciples. Un jour vint enfin où le presbytère de Chaptelat fut érigé en école officielle et où le digne abbé Rousseau se vit constituer le précepteur des aspirants instituteurs de la Haute-Vienne.

Quelle phalange de maîtres savants et distingués furent formés par le curé de Chaptelat, et quels souvenirs délicieux on garde encore dans notre corps enseignant limousin des vertus et du talent du saint homme ! Je n’oublierai point ce jour heureux où les anciens de l’abbé Rousseau, depuis longtemps promu officier de l’Instruction publique, apprirent que leur ancien professeur venait d’être nommé Chevalier de la Légion d’Honneur ! Ah ! quelles lettres touchantes le brave curé reçut à cette occasion ! Il semblait, à lire ces correspondances charmantes, que les élèves dussent partager avec leur vieux maître tout l’honneur de cette distinction.

Et plus tard, à l’occasion des noces d’or de l’abbé Rousseau, quelle fête magnifique n’y eut-il pas à Chaptelat ! Tous les échos d’alentour retentirent de discours, de chants et de poèmes en lesquels furent célébrés les vertus et les mérites du bon curé ! Le jardin lui-même du presbytère, sous les ombrages duquel aimait à s’égarer le vieux prêtre agriculteur et philosophe, le doux et sage péripatéticien, ce jardin des délices, que le vénérable abbé cultivait avec amour, s’était paré de mille fleurs superbes comme pour mieux célébrer la gloire de son maître.

Mais depuis le jour où la Muse patoise chanta les louanges de l’abbé Rousseau par la bouche de Pière dô Faure, d’autres jours se sont écoulés. Jours de tristesse et de deuil après les jours de joie et de réjouissances. Sur la tombe du respectable prêtre, la foule de ses élèves, de ses amis, de ses confrères, de ses paroissiens se réunit de nouveau, et les échos attristés de Chaptelat retentirent, non plus des éloquents panégyriques de M. Brissaud, mais des oraisons funèbres de Me Lavergnolle.

Et ils vont encore les revivre pour la dernière fois, ces tristes souvenirs, les anciens élèves du bon curé ! Mus par un sentiment de légitime gratitude et d’admirable piété filiale, ils vont se retrouver dans un coin retiré du petit cimetière de Chaptelat, autour de l’humble tertre sous lequel repose, en plein humus, selon sa volonté expresses, le corps de leur vieux maître. Ils vont accourir de tous les points de notre département, les « enfants » de l’abbé Rousseau, pour inaugurer le monument qu’ils ont fait ériger à sa mémoire.

Il est beau ce monument, quoique dépourvu de somptuosité, car il est le suprême témoignage de la reconnaissance, de la sympathie et de l’affection !

La stèle qui se dresse, surmontée d’une simple croix, à la partie supérieure du tertre, est en granit de Faneix. Elle supporte deux attributs en bronze : un médaillon représentant le vénérable abbé, et un emblème religieux composé d’une palme et d’une croix entrelacées avec, à la partie inférieure de la stèle, cette inscription en laquelle se résume la vie du regretté défunt : Transiit benefaciendo.

La hauteur totale du monument est de 4.10 mètres ; sa largeur à la base de 1.68 mètre. Le médaillon et l’emblème de bronze sont l’oeuvre de notre distingué compatriote, le sculpteur Henri Couteilhas, qui vient d’obtenir, au salon de 1900, une première médaille.

Que cet humble mausolée perpétue à jamais la mémoire de l’excellent prêtre et du modeste savant que fut l’abbé Rousseau ; qu’il rappelle à ceux qui le verront le souvenir de cet homme si indulgent et si bon, dont la vie fut uniquement consacrée au soulagement des infortunes humaines, à l’éducation de la jeunesse et au service de l’Eglise et de la France.

Pierre-Emile Boyer ».