Général Cacatte

Bien que certains aient pu écrire que le château de Nieul avait été vendu comme bien national en 1795, les papiers en notre possession attestent que c’est seulement en  1811 que les héritiers de Léonard de Fressanges vendent terre et château à Léonard Cacatte et que celui-ci les conservera pendant une quinzaine d’années. C’est parce qu’il fut propriétaire dans notre canton que nous allons nous intéresser à sa carrière.

Général CacatteLéonard Cacatte est né le 27 novembre 1760 à Limoges, est baptisé le même jour (dans l’église Saint-Maurice, disparue depuis peu). C’est le fils d’un marchand du faubourg Manigne et son grand-père avait tenu l’auberge de Saint-Jacques, dans le même faubourg.

Le 11 avril 1779, il s’engage au Royal-Roussillon mais restera, semble-t-il, peu de temps aux armées puisqu’il est de retour en septembre 1780, et obtient son congé en décembre. On le trouve à Cancale dans une action dirigée contre les Anglais en 1779. Ensuite ses états de service indiquent qu’il participe en 1780 à la campagne d’Amérique, mais nous ignorons la destination du Zodiaque, navire sur lequel il a embarqué et donc s’il a pu être engagé dans des actions communes avec Jourdan, son compatriote.
Nous ne connaissons rien de ses activités entre septembre 1780 et le début de la Révolution où nous le retrouverons dans les rangs de la garde nationale de Limoges.
Volontaire au 2ème bataillon de la Haute-Vienne commandé par Jourdan, il est élu lieutenant à la 5ème compagnie.
Reprenons ensuite les renseignements figurant sur son brevet de Chef de brigade et sur l’état de ses services daté de décembre 1804.
Le 2ème bataillon de la Haute-Vienne fait partie de l’armée de Belgique dont Dumouriez est le général en chef. Il prend part à la bataille de Jemmapes et fait la campagne de Belgique.
Cacatte y a été nommé capitaine le 17 octobre 1792.
En 1793, ce 2ème bataillon fait partie de l’armée du nord dont Jourdan est le général en chef.
Le 26 septembre 1793, Cacatte devient aide de camp du général, alors général en chef de l’armée de Rhin et Moselle.
Le 29 avril 1794, il est nommé chef de brigade, adjudant-général provisoire.
Le 26 juin 1794, Jourdan à la tête de l’armée de Sambre et Meuse gagne la bataille de Fleurus.
C’est le 13 juin 1795 que Cacatte reçoit son titre de Chef de brigade adjudant-général en activité ; il est alors au 2ème Régiment de Dragons.
Il va se trouver pendant plusieurs années sous les ordres du Général Hatry, celui-là même que Saint-Just voulait faire fusiller et qui dut son salut à Jourdan, Hatry devenu Général en Chef de l’armée de Mayence.

Nous délaisserons quelques temps la suite de la carrière pour nous intéresser plus précisément aux actions d’éclat de ces mêmes années qui figurent sur les deux documents précités.

« Etant adjudant général et commandant l’avant garde du Général Grenier, au premier passage du Rhin, sous le Général Jourdan a passé le fleuve à Ordingen (ou Urdingen) avec son avant-garde, et fait des prisonniers à l’ennemi, plusieurs pièces de canons et caissons restèrent en son pouvoir ; il prit la ville de Kaiservert et Ratingen.
Le 15 thermidor, il prit Etman (ou Etmanny) et fit deux cent prisonniers.
Le 17 thermidor  (4 août 1796) il prit Bamberg où ayant été obligé de charger à la tête du deuxième Régiment de Dragons il fut fait prisonnier, mais dégagé aussitôt par une deuxième charge, il fit grand nombre de prisonniers à l’ennemi qui eut deux cents hommes tués ou blessés perdit tous ses magasins.
Le 21 du même mois il prit aussi la ville de Amberg, la perte de l’ennemi fut considérable en hommes et en chevaux ».

Deux ans plus tard, le 1er fructidor an VI (18 août 1798), étant toujours à l’Armée de Mayence Cacatte écrit au Directoire :

     « Citoyen Directeur,

Le commandement du 6ème régiment de cavalerie doit se trouver vacant par la retraite que sollicite le Chef de ce corps le général inspecteur de la cavalerie. Je vous prie de vouloir bien m’en défférer le commandement, l’étude particulière que j’ai faite de cette arme me mettra, j’ose le dire, bientôt à même de justifier votre choix.

     Salut et respect ».

Sur cette demande, Jourdan, alors membre du Conseil des Cinq Cents (il a été élu en 1797 par la Haute-Vienne, sera deux fois Président et fera voter la loi Jourdan), a écrit les lignes suivantes :

« Le représentant du peuple Jourdan de la Haute-Vienne prie le Ministre de la guerre de prendre en considération la présente pétition. Le citoyen Cacatte est un officier distingué par ses talents et sa moralité, il a servi avec beaucoup de distinction près du soussigné en qualité d’aide de camp et puis en celle d’adjudant général ; il a commandé plusieurs fois avec autant de succès que d’intelligence des corps séparés, il a enfin tous les talents nécessaires pour remplir dignement la place qu’il sollicite ».

C’est le 13 nivôse an VII (2 janvier 1799) qu’il obtiendra satisfaction et sera donc Chef de brigade titulaire au 6ème Régiment de cavalerie cuirassier.
Ce régiment participe à la bataille de Hohenlinden le 3 décembre 1800, Mouriez étant Général en Chef de l’armée de Mayence.
Le 6ème se bat contre les Hongrois avec fougue et les met en déroute, cette bataille figure sur l’étendard du régiment.
Après la paix de Lunéville, Cacatte se retrouve à Strasbourg et en 1804 à Mons.

Bien qu’il ait été l’adversaire de Bonaparte et qu’il ait condamné le coup d’état du 18 brumaire (9-10 novembre 1799) et après une nouvelle éclipse, Jourdan devient commandant en Chef de l’Armée d’Italie (années 1804-1805). Il souhaite une fois encore avoir Cacatte près de lui.
Et le 17 mars 1804, le Ministre de la guerre (Al. Berthier) nomme le colonel Cacatte premier aide de camp.

Mais à cette époque celui-ci est confronté à une situation très délicate au sein de son régiment. Un rapport a été fait au Ministre de la guerre. Il accuse Cacatte de « dureté…envers les officiers et les soldats, de tyrannie contre le conseil d’administration du régiment ».

Dans ces conditions Cacatte veut être lavé de tout soupçon avant de se rendre en Italie et à plusieurs reprises écrit au Ministre pour obtenir un délai.
Le 15 germinal an XII (5 avril 1804), un rapport du bureau des Etats-majors des troupes à cheval est présenté au Ministre :

« Le citoyen Cacatte, colonel du 6ème Régiment de cavalerie…expose qu’il ne peut pas quitter son régiment avant d’avoir terminé et apurés ses comptes avec le quartier maître.
Il observe que sa réputation et son honneur auraient trop à souffrir s’il ne terminait cette opération ; il ajoute que le Ministre serait même porté à croire que c’est moins par attachement et pour répondre à la confiance du général Jourdan qu’il accepte de servir auprès de lui, que pour se soustraire aux différentes affaires qui lui ont été suscitées à son corps… ».

Le délai lui est accordé. Le supérieur hiérarchique de Cacatte, le général Belliard lui apporte son soutien.

Que faut-il penser de cet épisode?

Ne soyons pas tentés de comparer sur ce point Cacatte et Bardet, Bardet dont il est dit qu’il est estimé par les généraux et respecté par ses subordonnés, Bardet qui, grâce à son ascendant sur de jeunes recrues indisciplinées, réussit l’exploit de prendre le fort de l’Ecluse, réputé imprenable.

Le colonel Cacatte a-t-il été confronté à des problèmes d’indiscipline particulièrement graves? Nous l’ignorons.

Mais parlons du Canonnier Bricard qui nous a laissé son journal. Il n’est pas particulièrement tendre avec certains militaires, et une partie de son œuvre a été publiée sous le titre : La discipline aux Armées de la première République (1794-1796). Le préfacier écrit : « Nulle part on ne trouve une condamnation plus énergique, plus saisissante des maux causés par l’indiscipline du soldat ».

Bricard, nommé lieutenant de pontonnier en 1800, quittera l’armée deux ans plus tard pour revenir à son ancien métier de tapissier, ne pouvant donc être soupçonné d’aimer les champs de bataille et la fureur guerrière, il justifie pourtant la peine capitale qui a pour lui valeur car dit-il :

« Le brigandage faisait toujours des progrès : le vol, le viol et l’assassinat étaient commis tous les jours par des scélérats qui infestaient l’armée ».

Il signale aussi le désastre des désertions nombreuses pendant la bataille.

Ces faits doivent nous être toujours présents à l’esprit. Citons enfin un extrait du dernier rapport au Ministre de la guerre:

« Le colonel Cacatte a des torts, le général Belliard en convient, mais il les attribue au caractère bouillant de cet officier, à son zèle pour le servir et pour la bonne tenue de son corps qu’il dit être un des plus beaux de l’armée sous tous les rapports ».

L’affaire définitivement réglée, à la satisfaction de l’accusé, le colonel Cacatte va enfin pouvoir rejoindre son poste en Italie. Précédemment nommé membre de la Légion d’honneur le 11 décembre 1803, il en devient, sur la proposition du général en chef, officier le 30 août 1804.

Joseph Bonaparte devient Roi de Naples le 30 mars 1806. Napoléon lui recommande vivement les services de Jourdan qui va être nommé gouverneur militaire de Naples ; le colonel Cacatte le suit.
Avec l’autorisation du général, sa femme et ses enfants vont pouvoir résider dans cette capitale. Léonard Cacatte a en effet épousé Thérèse Avril Combe, née à La Dominique (qui est une petite île des Antilles). Le Ministre de la guerre, dans un document du  8 mars 1883 affirme ne posséder aucun renseignement sur la date et le lieu du mariage. Nous ignorons quand et comment cette belle créole s’est retrouvée en France et devient l’épouse de notre militaire.
La présence à Naples des troupes françaises et l’installation sur le trône de Joseph, ne semblent pas avoir entraîné de réactions trop violentes, et Napoléon s’inquiète de l' »engouement » de son frère pour ce peuple qui peut fort bien se retourner contre lui si l’occasion s’en présente.
Deux points noirs cependant, Gaëte et la Sicile où se trouve l’ancien roi protégé par les Anglais ; de plus en Calabre, nos troupes doivent affronter de nombreuses escarmouches.

Le 2 novembre 1806, Berthier, Chef de l’Etat-Major général de Naples, écrit au colonel Cacatte en lui donnant les instructions suivantes :

« En conséquence des dispositions de Sa Majesté, il est ordonné à Monsieur le colonel Cacatte premier aide de camp de Son Excellence le Maréchal Jourdan de se rendre demain à Palerme, il y prendra cinq cents hommes du premier régiment de ligne et ce qui pourra être disponible des noirs et des corses faisant précédemment partie de la colonne du chef de bataillon Hugo, il se mettra en route de suite, sans forcer sa marche pour Castrovillari, d’où il informera Monsieur le Général Verdier de son arrivée. Il restera sous les ordres de ce général jusqu’à ce qu’ayant terminé l’expédition dont il est chargé (celui-ci) profite de la permission qui lui a été donnée de venir passer quelques temps à Naples. Alors Monsieur le colonel Cacatte prendra le commandement de Cosenza pendant l’absence du général Verdier et il renverra les Noirs à Naples dès qu’il n’en aura plus besoin ».

Le chef de bataillon Hugo est bien évidemment  Léopold Hugo (dit Brutus à la Révolution) père de Victor, et bien que les circonstances de leur présence soient fort différentes, la femme et les enfants de l’un et de l’autre militaire se trouvent à Naples en même temps.
D’après les mémoires du Général Hugo, la colonne qu’il commandait comprenait des éléments de la garde royale, de royal africain, de la légion corse du 1er de ligne et du 2ème léger napolitain. Les Noirs dont il est question dans la lettre citée précédemment sont donc originaires d’Afrique.
Léopold Hugo qui avait été nommé, par le Roi Joseph, Major du Royal-Corse à son arrivée, fut chargé par la suite de débarrasser le royaume de l’un de ses « bandits » les plus fameux : « Fra Diavolo », ancien brigadier du Roi déchu, et créé par ce prince Duc de Cassano, il commandait un corps de partisans, surprenait les cantonnements, enlevait les convois et empêchait l’opinion publique de se manifester en faveur de Joseph…(il était) devenu la terreur du pays situé entre le Voltruve et les Etats du Saint Père. La longue poursuite et la mort de Michel Pezza (son vrai nom) sont décrites, avec de nombreux détails par Léopold Hugo.

Cacatte devait lui aussi participer à l’oeuvre de pacification. Joseph en témoignage de reconnaissance le décore de l’ordre des Deux Siciles.
Les destinées de Cacatte et de Hugo se croiseront encore en Espagne.
Mais auparavant, notre Limousin va devenir Chef-d’Etat Major provisoire du gouvernement de Naples, le 16 septembre 1807, en remplacement du général Berthier.

Le 5 mai 1808, Charles IV roi d’Espagne abdique en faveur de Napoléon ; celui-ci donne la couronne à Joseph qui va donc quitter le royaume de Naples où il sera remplacé par Murat ; Jourdan suivra fidèlement Joseph.
Il va en être de même pour le colonel Cacatte qui rejoint l’armée d’Espagne par ordre du 29 juillet 1808.
Les conditions de la guerre d’Espagne et la vie dans ce pays ne pouvant être comparées à celles de Naples, Cacatte a obtenu d’accompagner femme et enfants en Limousin.
Il passe au service du Roi d’Espagne par décision du 4 mars 1809, devient commandant de la place de Madrid le 19, et sera maréchal de camp le 20 avril de la même année.
Il restera 3 ans en Espagne[1].

C’est en août 1812, qu’il quitte l’Espagne. Nous avons sur ce départ deux indications différentes. Peut être en réalité y eut-il plusieurs motifs justifiant ce choix.

Un décret du 26 août 1811 fixe un délai dans lequel les officiers français au service étranger devaient rentrer dans leur patrie pour rester français[2].

Les grades obtenus en Espagne devenaient caducs en France. Le 19 mai 1812, Cacatte s’adresse au Ministre de la guerre à qui il déclare :

« La qualité d’être français étant la plus belle de toutes et n’ayant rien tant à coeur que de me soumettre aux décrets de Sa Majesté j’ai l’honneur de prévenir Son Excellence que j’ai donné ma démission de Maréchal de camp et de Commandant de la place de Madrid…
Je ne puis prévoir l’époque où (un convoi partira) je prie donc Son Excellence qu’en cas que, par évènement ou empêchement indépendant de ma volonté, je ne sois pas rentré en France… au terme fixé par le décret…je ne sois pas compris dans les disponibilités qu’il prescrit… »

Nous rapporterons ultérieurement l’autre version de son retour en France. Il a regagné ses foyers en août, mais son autorisation de rentrer en France est datée de six mois plus tard, le 8 janvier 1813 ; elle fait état de l’empressement que cet officier a mis à renoncer aux avantages qu’il avait obtenus de Sa Majesté catholique pour conserver la qualité de Français.
Il aurait été intéressant de connaître le nombre d’officiers supérieurs ayant comme lui renoncé à leur grade plutôt que de perdre leur nationalité.
Le voilà donc redevenu Colonel. Il lui est demandé s’il a l’intention  de servir en France (en sous entendant qu’il pourrait ainsi reprendre son grade perdu).
Par une lettre du 13 février 1813, il déclare ne pas pouvoir en raison de son état de santé. Cependant, quelques mois plus tard, voyant la situation tragique où se trouve l’armée, dans une lettre de Nieul datée du 10 novembre 1813, il écrit :

« Par ma lettre du 15 février dernier j’eus l’honneur de vous exposer les motifs qui m’empêchaient de servir activement à l’armée et malgré tous les soins que j’ai pris depuis, je n’ai senti qu’une légère amélioration.
Le dévouement respectueux que je porte à Sa Majesté l’Empereur et Roy ne me permet pas, dans la circonstance présente, de rester dans mes foyers puisque je puis encore être utile dans une division militaire comme Chef d’Etat Major des divisions de place ; étant adjudant-commandant je fus Chef d’Etat Major des divisions Grenier et j’ai commandé Naples et Madrid dans les moments les plus critiques.
Je vous supplie Monseigneur, d’avoir la bonté de faire connaître à Sa Majesté, le seul à qui j’ai prêté serment de fidélité, que je ne serai jamais le dernier de ses sujets à faire pour son auguste personne le sacrifice de ma vie ».

Cette supplique ne semble pas avoir eu de réponse.

Après l’abdication de Napoléon, Louis XVIII devient roi de France.

Le 5 septembre 1814, Cacatte écrit au Ministre de la guerre pour connaître le sort qui lui sera réservé :
– retraite relative à ses services et blessures
– ou traitement accordé aux officiers qui ne sont point en activité.

Il ajoute:

« Sa Majesté a bien voulu accueillir et récompenser les militaires qui ont servi l’Etat, chacun d’eux s’honore parmi ses concitoyens de la récompense due et accordée à ses services et moi seul porterai dans notre ville l’oprobre de l’oubli…
(Sans doute fait-il allusion au titre de chevalier de Saint-Louis conféré à Bardet et à Dupuy entre autres).
Je vous prie votre Excellence de solliciter pour moi  Sa Majesté qu’elle daigne m’autoriser à porter la décoration de l’ordre militaire des deux Siciles qui me fut accordée étant au service de France après mon retour de la Calabre et la défense que je fis dans l’Ile de Prouda.
Votre sollicitude se porta toujours Monseigneur vers les braves qui servirent avec l’honneur, à ce titre j’ose espérer avoir part à votre justice comme à votre bienveillance ».

Le ministre de la guerre était le général Dupont, lui aussi Limousin.

A la fin de ce même mois, une nouvelle lettre est adressée à ce même général ; mais cette lettre est écrite par Madame Cacatte et nous ignorons donc si les termes utilisés ont bien reçu l’accord du mari, (il pourrait même avoir été tenu dans l’ignorance de cette démarche).
C’est Madame Cacatte seule qui signe.

Voila donc de larges extraits:

« J’ai l’honneur d’adresser par duplicata à Votre Excellence les demandes du Général Cacatte y ayant circonstancié ses services ainsi que Son Excellence a paru le désirer… »

Après avoir énoncé une première partie de sa carrière, elle continue :

« …ensuite de quoi il a commandé la place de Naples et…celle de Madrid, époque à laquelle le roi Joseph le fit nommer Général…il exerça encore trois ans son emploi dans son grade. Son caractère trop prononcé contre la guerre d’Espagne qu’il contribuait à faire, l’obligea à se retirer dans ses foyers où le Ministre de la guerre lui écrivit qu’en vertu du décrêt du gouvernement il perdait son avancement, mais qu’il n’avait qu’à se disposer à partir pour l’armée (pour le retrouver) ; cet intérêt sous-entendu ne put le faire chanceler, afin de ne pas être victime sans gloire, il s’appuya de ses infirmités pour ne pouvoir servir en activité ».

Deux remarques peuvent être faites au sujet de ce document :
Il n’y est pas question du désir du Général de conserver la nationalité française que nous croyons être bien réel, même si Cacatte a fort bien pu, aussi, être contre la guerre d’Espagne.
Il semblerait, d’après les termes de la lettre, que les infirmités aient été un prétexte facile, or elles sont bien réelles.
Ce qui est certain, en tout état de cause, c’est que lorsque Cacatte, alors général, a pris sa décision en Espagne, il savait pertinemment qu’il redeviendrait colonel une fois arrivé en France.

Continuons la lecture de Madame Cacatte :

« Il est…assez bien portant pour offrir à son légitime et auguste souverain un bras vigoureux contre les ennemis de son triomphe…(s’il est privé) maintenant de ce bonheur qu’il ait celui d’y prétendre par la suite…si malgré son dévouement il ne peut avoir l’honneur de prétendre à celui de servir son prince, (et) sa retraite de Général (agréé) il n’en comptera pas moins dans le nombre de ses zélés défendeurs sa probité ne lui ayant pas permis d’acquérir de fortune à ses enfants ils seront dédomagés dans le titre glorieux que lui aura conservé l’auguste souverain.
Le noble dévouement de Votre Excellence pour nos illustres princes flatte mon coeur du doux espoir de votre protection près d’eux ; c’est dans les sentiments de confiance et d’admiration pour vos vertus que j’ai l’honneur d’être avec un profond respect… »

Il est évident que la présentation des évènements est aussi faite pour attirer sur son mari une attention bienveillante de Louis XVIII.

Et cette demande vise à obtenir :
– un service actif,
– soit une retraite de général.
Pour donner plus de poids à ses observations un certificat du maire et du curé de Nieul la concernant est joint au dossier :

« Nous soussignés Antoine Pouyat, curé de la paroisse de Nieul, Etienne et Antoine Brissaud maire et adjoint de la dite commune…avons l’honneur de certifier  à (tout ce qu’il ou à tous ce qu’il) appartiendra que la Dame Aurille Combe épouse Cacatte native de la Dominique (Amérique) ayant demeuré dans notre commune l’espace de dix mois années 1813 et 1814 en la compagnie de son mari, s’y est toujours comportée en bonne mère de famille, uniquement occupée de l’éducation de ses enfants et des soins de son ménage, menant une vie très retirée exempte de tout reproche. En foi de quoi lui avons accordé le présent certificat pour lui servir et valoir ce que de raison.

                                                                              A Nieul le 21 septembre 1814″.

L’appel au Roi ne sera pas entendu ; Cacatte recevra seulement le grade « honorifique de Maréchal de Camp » le 31 décembre 1814, mais son traitement de retraite restera basé sur celui de colonel.

Napoléon est de retour de l’Ile d’Elbe.

Et c’est dès le 24 mars 1815 que notre concitoyen écrit en ces termes au Ministre de la guerre :

 » Les expressions me manquent pour exprimer et manifester de nouveau mon dévouement respectueux à Sa Majesté notre Empereur quelque aient été les évènements qui l’on momentanément séparé de ses braves qu’il conduisit si longtemps à la Victoire, leur fidélité comme leur serment fut toujours le même, et j’ai du plaisir à trouver aujourd’hui l’occasion de les renouveler.
Je prie Votre Excellence d’avoir la bonté de les soumettre à notre auguste Empereur et de supplier Sa Majesté de m’assigner un poste où je pourrai être à même de justifier de mon dévouement pour son auguste personne.
J’attendrai ici les ordres qu’il plaira à Votre Excellence de me donner ».

Napoléon qui a créé une junte provisoire en Corse, nomme Cacatte membre de cette junte. Nous lirons sous peu le récit des évènements.
Nommé Maréchal de camp titulaire le 10 juin 1815, il le restera peu de temps, Louis XVIII revenu, annule la décision dès le 1er août en le mettant à la retraite.
Nous allons avoir, de la plume même de cet homme à qui tous les malheurs arrivent, le résumé des dernières années de sa vie. Nous sommes sous la monarchie de Juillet.
Il écrit le 23 septembre 1830 au Maréchal Comte Gérard, Ministre de la guerre pour être remis en activité ; nous avons déjà lu Bardet écrivant pour la même raison.

Il est bien évident que nos deux militaires ne sollicitent point un poste de combattant, mais espèrent être occupés dans des emplois correspondant à leurs capacités.

« Il paraît d’après ce que j’ai appris que seul le motif (s’opposant) à ma mise en activité est d’être depuis longtemps à la retraite…l’époque à laquelle j’ai été admis à la retraite ne doit point être aujourd’hui un obstacle à ma mise en activité ».

Il donne ici des exemples d’interruption de cette retraite puis ajoute :

« …Dans les temps les plus critiques et les plus dangereux je me suis toujours prononcé ostensiblement pour la cause des libertés publiques, le Moniteur du 22 mai 1815 atteste que j’étais au nombre des individus de mon département que le Ministre de l’Intérieur signala alors comme ayant montré le plus de dévouement à la Patrie et méritant des grades ou d’autres récompenses.
Mon patriotisme en 1815 m’a plusieurs fois exposé aux plus grands dangers. Muni d’un ordre du Général Brulart commandant alors la Corse, le Chef de bataillon Nobergeot vint à Cervione avec son bataillon et deux pièces d’artillerie pour s’emparer de ma personne, ma maison fut cernée par ses soldats et s’il n’a pas réussi  je ne le dois qu’à ma fermeté et au dévouement de mes concitoyens ».

Pour certains, ce général fomentait l’assassinat de Napoléon à l’Ile d’Elbe. Celui-ci averti du complot, aurait été fortifié dans le désir de revenir en France. On comprend dans ces conditions, toutes les difficultés de Cacatte exposé à la vindicte de Bruslart pendant son séjour en Corse.

« Ce même Général furieux de ne pouvoir faire les arrestations injustes qu’il désirait voulut, à la tête de ses troupes s’avancer dans l’intérieur de l’Ile. Je fus alors obligé, pour éviter des malheurs de réunir deux mille hommes environ qui s’avancèrent vers Bastia et arrêtèrent la marche de ce Général  ; pendant qu’ils furent sous les armes ces habitants furent nourris à mes frais.
Non seulement j’ai souffert dans ma personne mais encore dans mes biens pour la cause de la liberté. Ma famille et moi avons été l’objet de mille persécutions, lesquelles devaient être tolérées ou suscitées par le gouvernement puisqu’on n’a jamais pu en découvrir les auteurs.
Dans les années 1828 et 1829 l’incendie a par deux fois dévoré une grande partie de mes propriétés. Il résulte des procès-verbaux dressés par l’autorité judiciaire, que mes pertes s’élèvent à vingt mille francs environ.
Toute la Corse et les agents du pouvoir déchu, savent avec quel courage et quel désintéressement je me suis comporté dans toutes les élections, où j’ai constamment voté pour les véritables amis de la Patrie et de la Liberté : aussi ne pouvant sévir contre moi, le gouvernement eût-il la cruauté d’aller chercher une victime dans ma famille et de frapper un de mes fils qui était (?) Général de la Corse.
Mon caractère, mes services et mes principes constitutionnels, ainsi que les pertes et les sacrifices que j’ai fait sont les titres que le soumets aujourd’hui à votre bienveillance ».

Léonard Cacatte fut de 1816 à 1824 membre du Conseil municipal de Nieul. A cette date il vend terres et château à M. Durand de la Saigne du Boucheron.
Où se trouvent les propriétés dont il parle et qui ont subi de gros préjudices en 1828-1829? Il semble bien que ce soit en Corse comme le laisse supposer son avant-dernière phrase, la Corse où l’un de ses fils exerçait d’importantes fonctions civiles ou militaires.

Il restait encore à cet homme brisé une dernière épreuve, la plus pénible.

« Marié depuis bien des années (écrira-t-il après), mon épouse faisait l’ornement de la société, mais depuis environ deux ans sa raison était dérangée ».

Et le 11 avril 1835, elle blesse son mari de plusieurs coups de couteau. Il ne porte pas plainte. Je ne fus ni dénonciateur, ni accusateur.
Cependant un procès a lieu. Elle sera jugée coupable sans préméditation et avec circonstances atténuantes et condamnée à cinq ans de réclusion.
Il n’est pas tenu compte de l’avis du médecin des prisons et elle se retrouve avec les droits communs. Le Général écrit au Ministre de la guerre afin qu’il intervienne pour que le sort de sa femme soit changé :

 » Comme la désignation du lieu de détention imprime un cachet flétrissant à mes soixante quinze ans d’âge et à mes trente ans de service, je fais la demande du Roi…afin qu’on puisse la faire traiter aux frais des parents ».

Le Ministre de la guerre transmet au Ministre de l’Intérieur qui ne prend pas en considération l’avis du docteur des prisons, ni le souhait du Général et de ses enfants. Il va même jusqu’à dire que la peine est trop légère.

La même réponse est faite au fils le 14 mars 1836. Il avait écrit parlant de son père qui accablé d’ans et d’infirmités s’arrête encore quelques instants sur le bord de sa tombe n’attendant plus qu’un mot de son souverain pour savoir s’il peut encore y descendre avec honneur.

C’est sur cette fin pathétique que se termine la vie de Léonard Cacatte mort quelques mois plus tard.

[1] Léopold Hugo est également en Espagne, gouverneur d’Avila, une place de première importance. Il devient maréchal de camp le 20 août 1809. Le Roi Joseph l’a également nommé sous-inspecteur général de tous les corps formés et non formés. Il deviendra commandeur de l’ordre royal d’Espagne dont Cacatte est également membre. En 1812 les destinées des deux maréchaux de camp vont diverger. Hugo reste en Espagne et, à la fin de la guerre, c’est lui qui organise la retraite des troupes fuyant après le départ de Joseph.

[2] Rapport Cacatte au Ministre de la guerre le 3 novembre 1814.