Jacques-Joseph Juge de Saint Martin

Généalogie de la famille Juge

Généalogie de la famille Juge (voir ci-dessous la version complète). On peut noter dès le premier blason, la balance, symbole des Juge. Plus tard apparaîtront les rosiers du pape Clément VI, qui se retrouveront ensuite associés avec la même balance pour former le blason le plus récent de la famille.

genealogie JJ Juge de Saint MartinCliquez pour agrandir

Une partie de ce que vous trouverez dans cet article est tirée d’une communication établie au cours de la journée Science en Fête du 28 mai 1994, lors de l’apposition d’une plaque commémorative sur la chapelle de Saint-Martin-du-Fault en l’honneur de Jacques-Joseph Juge de Saint-Martin.

J J Juge de Saint MartinJacques-Joseph Juge de Saint-Martin, seigneur de Boubaud, fils de Pierre-Nicolas et de Marie-Catherine Marchandon de Puy-Mirat est né le 16 septembre 1743 à Limoges comme ses père et grand-père, et est mort le 29 janvier 1824 dans cette même ville.

À notre connaissance la famille Juge de Saint-Martin est celle qui a vécu le plus longtemps sur notre territoire à Boubaud et Saint-Martin du Fault.

 

Armes de la famille Juge de Saint Martin

La famille Juge de Saint-Martin porte pour armes : « d’azur à une main mouvante du flanc senestre tenant une épée en pal qui supporte le fléau d’une balance à deux bassins d’argent ».

Nous savons avec certitude que Martial Juge, seigneur de Boubaud, y habitait il y a six siècles, en 1380. Guillemette Roger, sa grand-mère, native comme son époux Jacques de la Jugie, du Bas-Limousin, est la sœur du pape d’Avignon Clément VI dit le magnifique, instigateur du second palais des Papes d’Avignon, tel que nous le connaissons aujourd’hui. Clément VI est originaire de Rosiers-d’Egleton, en Corrèze, origines auxquelles il est resté très fidèle, portant ses fameuses roses en armoiries, roses que nous retrouvons aussi sur les armes de la famille Juge de Saint-Martin.

 

Leur neveu Pierre Roger de Beaufort, le pape Grégoire XI, ramène la papauté à Rome. Ces deux papes font partie des grandes figures limousines. D’autres personnages de la même famille s’illustrent aussi au XIVème siècle.

Par la suite, des Juge de Saint-Martin, issus de ce Martial Juge, seront magistrats et consuls de Limoges.

Lorsque Jacques-Joseph naît, son père est magistrat, comme plusieurs de ses ascendants, et ses parents, tout naturellement, le destinent à cette carrière ; il deviendra donc conseiller au présidial. Mais Alluaud, un ami, écrit dans son « Essai historique »,

« M. Juge naquit, pour ainsi dire, agriculteur ; les outils du jardinage devinrent ses jouets favoris. »

Ces dispositions naturelles vont être fortifiées, au cours des années, de différentes façons :

L’abbé Richard qui s’intéressait tout particulièrement au monde agricole et lui destinait nombre de ses poésies patoises, devenu précepteur du jeune garçon, n’a pu que favoriser son inclinaison pour le jardinage.

C’est en 1758 que paraît l’œuvre maîtresse du Docteur Quesnay pour qui la terre est l’unique source de richesse.

En 1759, la Société d’Agriculture de Limoges la seconde en province – est créée, une pépinière établie. L’un des sept membres fondateurs n’est autre que Monsieur de l’Epine, subdélégué, bien connu à Limoges, mais également propriétaire du Masneuf de Chaptelat et de Gandeloup à Nieul et donc voisin par ses terres des Juge de Saint-Martin.

Jacques-Joseph se soumet à la volonté de ses parents en étudiant le droit à Paris puis à Bordeaux. Mais très vite, il s’intéresse à une autre discipline : l’histoire naturelle. Il eut pour maître le célèbre Duhamel du Monceau qui avait demandé la création dans chaque région de société chargée de la vulgarisation des idées nouvelles qui donna naissance aux premières sociétés d’agriculture. En 1750, Duhamel du Monceau a publié le premier tome du « Traité de la culture des terres » ; avant lui, il n’était pas de bon ton d’écrire sur les questions agricoles, « on aurait cru s’avilir ».

Le travail de la terre est pour lui d’une importance primordiale. Il ne fait pas que semer, planter, tailler, récolter. Pour chacun des travaux entrepris il observe, compare, constate. Il souhaite faire partager au plus grand nombre les conclusions qu’il a pu tirer des expériences.

Et c’est ainsi qu’il rédige son premier ouvrage : Le traité de la culture du chêne, Paris, Cuchet, 1788.

Puis suivent : Notice des arbres et arbustes qui croissent naturellement ou qui peuvent être élevés en pleine terre dans le Limousin, Jacques Farne, 1790 ; Observations météorologiques, Limoges, Jacques Farne, 1790 ; Proposition d’un Congrès de Paix générale, Léonard Barbou, 1799 ; Description Pittoresque d’une Métairie, dans le département de la Haute-Vienne, Léonard Barbou, 1806 ; Changements survenus dans les moeurs des habitants de Limoges, depuis une cinquantaine d’années, 1ère édition 1808, 2ème édition, Limoges, J.-B. Bargeas, 1817 ; Atlas némoral, ou état de mes Bois, Semis, Taillis et autres au 1er janvier 1800 et années subséquentes. Registre établi par J.-J. Juge Saint-Martin et son fils : Archives Privées.

Son grand parcours d’écrivain cultivateur est développé plus amplement dans notre partie du musée dédiée à l’agriculture.

En 1789, Juge Saint-Martin entreprend la reconstruction de la demeure de Boubaud qui tombait en ruines, il obtient à la même date l’autorisation d’élever une chapelle privée, celle de Saint-Martin, succursale de l’église de Nieul, ayant été interdite en 1742 en raison de son délabrement.

Dans un tout autre domaine, en 1790, le 20 juin, Limoges voit l’établissement de La Société de Amis de la Constitution ou club des Jacobins. Dès le mois de septembre, Jacques-Joseph fait partie du comité qui doit fixer le programme de la Société. Il occupera par la suite les fonctions de commissaire, secrétaire, président, sera membre du comité chargé du rapport sur les factions de la Convention, d’un autre chargé de l’entretien de la correspondance, il rédigera des adresses, etc… Après Thermidor, la Société disparaîtra.

Outre les articles agricoles, parus dans la « Feuille du Cultivateur » par exemple, les mémoires et les observations météorologiques éditées jusqu’en 1801, il va publier avant la fin du siècle deux ouvrages qui traduisent ses préoccupations de l’époque. Pensons aux guerres continuelles depuis 1792, à la levée en masse de 1793, à la campagne d’Italie, à l’expédition d’Egypte, etc…

Il s’agit du « Rêve d’un homme de bien » que nous n’avons pu consulter et de « Proposition d’un Congrès de paix générale » (1799) où l’ancien magistrat se découvre, peut-être. Il écrit :

« S’il existait une magistrature suprême sous le nom de Congrès… ce Congrès serait le lien indissoluble de l’association générale et le germe de la civilisation universelle… l’obéissance à ses décrets serai la foi fondamentale de tous les État ; leurs chefs en feraient le serment… Il serait une digue insurmontable élevée contre le droit au plus fort ».

Ne s’agit-il pas là, donné en quelques lignes, du projet d’un organisme international qui ne sera créé qu’un siècle plus tard ? Et il ajoute :

« Oh comme l’Europe serait aujourd’hui florissante si… (Les États) étaient en confédération et avaient érigé un corps politique pour régler les différends qui pourraient naître entre eux dans l’avenir »…

Même si cet opuscule est particulièrement mince, son thème, ses réflexions ne peuvent que nous toucher à l’heure où tant d’évènements tragiques se produisent.

Les biographes vont encore nous étonner en nous parlant d’un type nouveau d’activité pour M. Juge Saint-Martin.

« A la suite de l’établissement d’une école Centrale à Limoges… il obtint la chaire de botanique et de minéralogie… Désireux de remplir les devoirs d’une place si conforme à ses goûts et à laquelle le rendait bien propre l’attachement qu’il avait pour la jeunesse studieuse, il créa à ses frais un cabinet de minéralogie et établit un jardin de botanique dans sa pépinière… il ne craignit pas les fatigues d’un long voyage pour recueillir les productions naturelles des terrains anciens de sa province, les fossiles des couches diluviennes des environs de Paris et les minéraux curieux des volcans éteints d’Auvergne…

Les écoles centrales n’eurent qu’une existence éphémère et M. juge fut contraint, par leur suppression de restreindre ses leçons à l’enseignement particuliers de son fils et des enfants de quelques amis. »

 

Il se lance alors dans la rédaction sous forme d’entretien familier de la « Théorie de la pensée »publiée à Paris en 1806.

En 1808 voici les « Changements survenus dans les mœurs des habitants de Limoges depuis une cinquantaine d’années » ; rapidement épuisés, leur auteur attendra 1817 pour les actualiser et les rééditer. Cet ouvrage est celui que l’on cite le plus volontiers, semble-t-il, peut-être parce qu’il a été réédité une nouvelle fois tout récemment. Et ce sont du reste presque toujours les mêmes passages qui ont l’honneur d’être signalés. L’on peut se demander pourquoi d’autres ouvrages n’ont pas également retenu l’attention des Haut-Viennois.

Après une vie si bien remplie et dont nous sommes loin d’avoir abordé tous les aspects, pensant à la mort, il décida d’utiliser le premier sapin qu’il avait planté pour en faire son cercueil. L’on dit qu’il prévint ses parents de sa fin prochaine et qu’il mourut dès que le cercueil fut terminé.

L’article de Limoges illustré de 1907 qui nous donne ces renseignements termine ainsi :

« La Société d’Agriculture de la Haute-Vienne dont il était le président honoraire, la Société Linéenne, la Société d’Agriculture de Paris, une foule immense, accompagnèrent le savant modeste et l’homme de bien à sa dernière demeure. Il dort dans la chapelle de ses ancêtres, à l’ombrage des forêts qu’il a créées ». 

Notre homme sera donc : magistrat, cultivateur, expérimentateur, auteur, météorologue, ethnologue, moraliste, professeur de sciences naturelles pendant l’existence de l’école centrale de Limoges avec son cabinet de minéralogie, économiste, secrétaire et, un temps, président du club des jacobins de Limoges… et poète. Il entretiendra de nombreuses correspondances avec des auteurs de l’Encyclopédie Méthodique, des membres des sociétés d’agriculture, leur envoyant des mémoires, tel celui sur l’Engrais des Bœufs dans la ci-devant province du Limousin cité par Fernand Braudel, ou la façon de conserver la viande de porc à destination de la marine… etc… La richesse de cette vie est généralement peu connue.

Pour conclure, nous pouvons finir sur un extrait de l’allocution de Monsieur Jean Dufour, ancien maire de Nieul, qui nous dit de Jacques-Joseph Juge de Saint-Martin :

« Je me bornerai à dire qu’il ne se contenta pas d’être un simple témoin de son temps, mais qu’il fut un esprit ouvert, aux multiples facettes, et qu’en fait il me semble qu’il fut particulièrement représentatif de cette bourgeoisie éclairée du siècle, les encyclopédistes.

En effet, s’il gère en homme d’affaire avisé les propriétés familiales, celles qu’il acquiert comme biens nationaux, ainsi que les pépinières qu’il crée, le citoyen Juge participe activement à la vie politique intense de la période révolutionnaire en animant le club des jacobins de Limoges.

S’il se passionne pour la pratique et l’expérimentation agricole, il se préoccupe également des problèmes de l’organisation de la paix en Europe, à une époque où la France du directoire est plongée dans les guerres incessantes. »