Les familles Chéreau, Lesieur et Dobler

Pierre Armand Nivet vend son château de Nieul en 1922 pour la somme de cent mille francs. Il est alors âgé de quatre vingt ans et l’acte est passé à Paris le 13 avril de la même année chez Maître Henri Pineau, 42 rue Vignon dans le neuvième arrondissement. L’acheteur Pierre Lesieur, dans le cadre de ses activités d’agent immobilier, avait sans doute le projet de revendre par lots cette belle et grande propriété. « Finalement, au lieu de la morceler, il décida de la garder et proposa à sa sœur Marguerite et à son beau-frère Léon d’en partager avec lui la propriété. Ce château Renaissance avait été fortement restauré, re-décoré et remeublé, après 1870, par un riche limougeaud, M. Nivet. » (Mémoires de Monsieur Jean-Pierre Dobler, petit-fils de Marguerite et Léon Chéreau).

Ainsi nous avons deux copropriétaires les Lesieur et les Chereau, qui n’habiterons pas à demeure mais utiliseront le château pour les séjours d’été en famille ainsi que le précise dans ses mémoires Monsieur Jean-Pierre Dobler : « Né en 1927, mes souvenirs de vacances à Nieul se situent de 1931 à 1935, année de la vente du Château à la Mairie. Mais s’ils sont très précis pour la terrasse , l’étang et le parc, ils sont beaucoup plus vagues pour l’intérieur ; nous n’utilisions pratiquement pas le Salon mais nous nous cantonions dans la grande pièce située au dessus que nous appelions le Studio et dont le mobilier était alors récent. Les grandes vacances se partageaient entre Nieul et le Darboun, les déplacements entre les deux sites se faisant en voiture, ce qui nécessitait souvent de coucher à l’hôtel en route.  »

Voici les descriptions qu’il fait du château et de ses environs : « Il s’érigeait sur une haute levée qui retenait un grand étang de cinq hectares au milieu d’un vaste parc paysager qui en comptait une quinzaine. Le déversoir de l’étang se faisait par plusieurs ruisseaux qui cascadaient dans les sapins, à travers un amas de rochers surnommé « le petit Fontainebleau ». En contre bas du château, une large prairie, où coulait un modeste ruisseau, riche en écrevisses, séparait la propriété de la ligne de chemin de fer Limoges- Poitiers et du centre du bourg. »

Le château de Nieul en 1929, pastel d’Alexandre Roubtzoff, collection privée.

Le château de Nieul en 1929, pastel d’Alexandre Roubtzoff, collection privée.

Le Château comportait, au centre de sa façade sud donnant sur la grande terrasse qui dominait l’étang, une tour carrée dans laquelle se lovait un escalier à vis aux marches de granit au sommet duquel était le mécanisme d’une horloge monumentale qui ne marchait plus mais m’impressionnait grandement. Une aile plus basse, ancienne chapelle, faisait saillie à l’ouest.

Du côté est subsistaient, dans un bois de sapins, les ruines d’une partie de l’ancien château. L’autre façade, au nord, était flanquée de deux tours et juchée sur le sommet de la levée de l’étang, dominait le vallon du ru de la Motte, affluent de la Glane, lequel, en traversant le parc, était aussi alimenté par le déversoir de l’étang. 

Au delà, on apercevait le centre du Bourg de Nieul, de part et d’autre de la rue principale qui montait vers l’église.

Après la gare, la ligne de chemin de fer Limoges-Poitiers franchissait cette rue par un passage à niveau et passait ensuite le long du parc. J’appréciais de pouvoir écouter et voir, depuis le château, passer les trains et siffler leurs locomotives à vapeur quand elles approchaient de la gare et du passage à niveau.

La « Grande terrasse » communiquait avec le bas de la propriété par un très bel escalier droit en grès qui aboutissait au bout de l’allée des Marronniers. En bas et à droite de l’escalier, il y avait un bassin assez vaste qui recevait son eau par une grande gargouille alimentée par une canalisation venant de l’étang. En face, se trouvaient les écuries et les remises où il y avait encore une vieille calèche et un tilbury poussiéreux. Un sentier sinueux, entouré de rhododendrons et entrecoupé de volées de quelques marches, descendait de l’arrière du château, couvert de vigne vierge, vers les communs et la maison du jardinier, c’était, en quelque sorte, l’escalier de service et nous ne l’empruntions que rarement. Du côté de la maison, il aboutissait à une petite porte donnant sur la buanderie. Cet accès à été, depuis, supprimé. La Cuisine, la buanderie et la salle à manger occupaient le rez-de-chaussée ou plutôt le rez-de-terrasse. Il y avait, sur l’autre façade, dominant le vallon un grand balcon terrasse devant la salle à manger sur lequel on prenait les repas quand il faisait beau. Il a également disparu.

On n’utilisait pratiquement pas le vaste et sombre salon Renaissance, à la belle cheminée de pierre et aux fenêtres garnies de vitraux, situé au premier étage. En général, la famille se tenait dans une grande pièce claire, baptisée le « Studio », dont l’ameublement était moderne, située au second étage au dessus du salon. Il y avait une table de ping-pong et un phono où l’on passait des disques de Mireille et de Pils et Tabet , comme « les Trois Gendarmes »,  » le Vieux Château » et le « Jardinier qui Boîte », airs de l’Opérette, alors à la mode, « Trois mois de Vacances ». »

Continuons de suivre ces souvenirs de jeunesse nous permettant de retrouver la vie du château lors de cette période :

« La chambre des Grands-parents était au même étage que le “Studio“ mais de l’autre coté du grand escalier. Celle d’oncle Pierre et de Tante Madeleine, était en dessous ; mais je n’y entrais jamais. Les cousins avaient leurs chambres dans l’aile de l’ancienne chapelle sous la garde de leur « bonne d’enfants ». Les parents et Daniel occupaient une grande chambre à coté du studio et je logeais dans une pièce ronde adjacente, au décor et mobilier extrême-oriental, qui se situait dans le haut de la grosse tour ouest. J’y avais un peu peur, le soir, tant que les parents n’étaient pas rentrés se coucher dans leur chambre, redoutant d’éventuelles intrusions des petits nains malveillants, qu’évoquaient pour moi les personnages exotiques des panneaux laqués rouges ou noirs des meubles chinois.

Les jardiniers et gardiens de Nieul étaient Barthélemy Moreil et sa femme Catherine, opulente ancienne nourrice des enfants Lesieur. Ils habitaient un pavillon de garde, dans le vallon derrière le Château à côté du portail du bas. Celui-ci desservant les anciennes écuries et les remises où l’on garait les autos. Catherine avait une basse-cour où je m’intéressais aux poules et aux lapins.

Par contre, je me méfiais fortement de « Marmotte », leur gros chien, genre de bull-dog qui m’avait un jour renversé dans l’allée des marronniers, incident qui m’avait frappé puisque je peux toujours évoquer ma peur avec précision. Je crois me souvenir avoir passé quelques jours « en pension » chez Catherine, dans ma petite enfance. J’aimais beaucoup Catherine que l’on voyait s’activer au potager et, dans la sombre buanderie à côté de la cuisine du château, brasser le linge dans la lessiveuse et le repasser avec des fers en fonte qui chauffaient, suspendus aux cotés du petit fourneau hexagonal sur lequel bouillait la lessive.

Nous n’allions pas beaucoup au bourg, sauf pour la messe dominicale. Je revois une procession, sans doute pour le 15 août, où les petites filles- dont mes cousines- portaient des paniers remplis de pétales de roses qu’elles lançaient devant le cortège. Parmi les habitants de Nieul, je me souviens du nom d’un seul d’entre eux : Couvidoux, l’épicier qui était un peu l’homme à tout faire du bourg. C’était lui qui, avec une sorte de camionnette aménagée en taxi, faisait la liaison avec la gare de Limoges-Bénédictins, notamment pour y chercher ou y amener Bonmie et Grand-père Chereau qui ne conduisait ni l’un ni l’autre. Bommie avait appris à conduire mais avait été recalée au permis n’ayant pas réussi un démarrage en côte, avenue Albert de Mun, le long des jardins du Trocadéro. J’ai fait certains trajets, en train vers Nieul, avec mes Grands-parents Chereau, depuis Paris où le terminus des grandes lignes de la Compagnie du PO-MIDI se trouvait encore à la Gare d’Orsay. »

Madeleine Lesieur et sa nièce Madeleine Chereau (épouse d’Edmond Dobler), ainsi que leurs enfants respectifs sur la grande terrasse du château

Madeleine Lesieur et sa nièce Madeleine Chereau (épouse d’Edmond Dobler), ainsi que leurs enfants respectifs sur la grande terrasse du château.

Mais ces familles ne furent pas les seules séduites par la propriété de Nieul, un ami de la famille, artiste peintre, Alexandre Roubtzoff (1884-1949), séjourna et conquis par cette demeure, fixa par des œuvres le charme des lieux, tant intérieurs au logis qu’à ceux d’un parc riche de multiples paysages.

« le vaste et sombre salon Renaissance, à la belle cheminée de pierre et aux fenêtres garnies de vitraux, situé au premier étage » 

Le grand salon du château de Nieul, hst d’A.Roubtzoff collection particulière

Le grand salon du château de Nieul, hst d’A.Roubtzoff collection particulière

« A l’autre extrémité de l’étang il y avait la" Petite terrasse" dont la balustrade de pierre était entourée de magnifiques rhododendrons. »

« A l’autre extrémité de l’étang il y avait la » Petite terrasse » dont la balustrade de pierre était entourée de magnifiques rhododendrons. »

Le château de Nieul, son parc et son lac, huile 28,5x37 août 1931 collection particulière

Le château de Nieul, son parc et son lac, huile 28,5×37 août 1931 collection particulière

« Il y avait, sur l’autre façade, dominant le vallon un grand balcon terrasse devant la salle à manger sur lequel on prenait les repas quand il faisait beau »

Une des tours du château de Nieul, Huile, juin 1932, collection particulière

Une des tours du château de Nieul, Huile, juin 1932, collection particulière

Après ces huiles, voici trois gravures d’ALEXANDRE ROUBTZOFF, datées de 1932 :

« Le Château comportait, au centre de sa façade sud donnant sur la grande terrasse qui dominait l’étang, une tour carrée dans laquelle se lovait un escalier à vis aux marches de granit au sommet duquel était le mécanisme d’une horloge monumentale qui ne marchait plus mais m’impressionnait grandement Une aile plus basse, ancienne chapelle, faisait saillie à l’ouest. »

La Façade du Château du coté de la Grande Terrasse

La Façade du Château du coté de la Grande Terrasse

La balustrade séparant la grande terrasse de l’étang

La balustrade séparant la grande terrasse de l’étang

Débouché sur la terrasse de l’escalier d’accès depuis la cour d’entrée du côté des remises

Débouché sur la terrasse de l’escalier d’accès depuis la cour d’entrée du côté des remises

« En bas et à droite de l’escalier, il y avait un bassin assez vaste qui recevait son eau par une grande gargouille alimentée par une canalisation venant de l’étang. »

La fin d’une époque

« Mais le château ne resta qu’une dizaine d’années dans ma famille, puisqu’il fut acquis par la Commune de Nieul en 1935. Mon grand oncle Pierre Lesieur avait vu ses affaires immobilières péricliter du fait de la crise des années trente et il avait proposé à mon grand père Chereau de lui racheter sa part ce que celui-ci déclina en accord avec mes parents qui aimaient beaucoup Nieul mais le trouvait trop loin de Paris où ils habitaient. Du reste, entre temps, la commune avait manifesté son désir d’acquérir le domaine pour des motifs clairement explicités dans l’extrait des délibérations du conseil municipal. »

C’est à cette date du 16 décembre 1934, et en raison des considérations qui suivent que le conseil municipal décide de cet achat : « …Considérant que cette propriété occupe tout le centre du bourg ; …Qu‘elle est clôturée par des murs d’une hauteur excessive derrière lesquels se trouvent des arbres divers, que les immeubles situés en face (gendarmerie, écoles, mairie, habitations particulières) sont par le fait de la hauteur de ces murs et l’ombrage de ces arbres, privés de soleil et de lumière, les rendent insalubres et presque inhabitables ; …Considérant que par sa situation centrale, cette propriété a nui au développement de cette agglomération ; … Qu’ainsi il n’a jamais été possible à la commune de se procurer des terrains convenables pour ériger les immeubles indispensables dont elle a un impérieux besoin (groupe scolaire, mairie, locaux pour la justice de paix, salle du conseil de révision, salle de réunion ou foyer des campagnes, bureau de poste, terrain de sport etc… décide l’acquisition de cette propriété » Et le 5 janvier 1935, toujours le conseil municipal : « … Comme suite à la délibération du conseil en date du 16 décembre dernier, … COUTY, dans un exposé clair et précis, explique comment un accord a pu intervenir avec M. LESIEUR. …Il résulte de cet accord que les propriétaires conserveraient le mobilier mais qu’ils consentiraient un rabais de 100 000 francs, ramenant ainsi le prix de 700 000 francs fixé par la promesse de vente, à 600 000 francs. »

« La vente à la Mairie ne comprenait pas le mobilier et celui-ci fut partagé entre les deux familles copropriétaires indivises. La part de mes grands-parents des meubles de Nieul, a formé la plus grande part du mobilier du château qu’ils venaient d’acheter afin de remplacer Nieul, pour les vacances familiales. » Notons au passage l’absence, à notre connaissance, d’archives concernant le château. Mais comme dans tout déménagement de cette ampleur, il y eut peut-être quelques erreurs ou oublis, motivant cette remarque : « A la réflexion je trouve bizarre que le portrait de Louis XIII soit resté à Nieul. En effet la Mairie avait acquis le Château mais non son mobilier. Celui-ci avait été partagé entre mes grands-parents et mon grand oncle Pierre Lesieur. Donc le portrait de Louis XIII aurait-du faire partie d’un des lots. Mais peut-être a-t-il été oublié par les déménageurs ou bien personne n’en a voulut, le trouvant beaucoup trop triste ! » Apparemment il y eut aussi quelques pièces du mobilier qui restèrent au château.

Mobilier venant du château de Nieulcliquez ici.

Remerciements

A Monsieur Jean-Pierre DOBLER et aux membres descendants des familles LESIEUR et CHEREAU, qui ont permis d’augmenter nos connaissances sur la vie et l’histoire de ce château, nous leurs faisons part de notre plus grande reconnaissance et de nos vifs remerciements.